des nouvelles de fmf

L’Échappée

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– 1 –

Le patron est gros, chauve, moustachu. Un physique de lutteur de foire. Il porte une chemise bleu pétrole aux manches retroussées, un gilet de garçon de café à petits carreaux jaunes et noirs, une cravate noire. Il serre en permanence dans sa main droite un torchon blanc qu’il balance sans doute sur son épaule gauche, d’un geste ample et sec, lorsqu’il dresse les assiettes dans la cuisine. Il nous accueille d’un « tiens des clients ! », comme si notre entrée le surprenait. Il est vrai que je n’ai que rarement vu du monde dans ce restaurant. Des compatriotes du patron quelques fois, toujours les mêmes, chuchotant entre eux comme des conspirateurs. Des types dans son genre, moustachus comme lui mais portant costume trois pièces impeccable et démodé, cravate, cheveux bruns gominés, chapeau… Le mois dernier quand même, un couple de trentenaires. L’homme légèrement dégarni déjà. La femme très sombre, de chevelure, de regard, de robe.

Le patron nous désigne une table au milieu de la salle : « Si ces messieurs veulent prendre place ». Nous obéissons ! Puis il se penche vers nous, s’appuyant au bord de notre table de tout son poids sur les phalanges de ses deux poings serrés. Dans cette attitude de mâle dominant, il ressemble à un orang-outan. « Ces messieurs voudraient ? »

Je propose à Pierre de dîner local. Il me suit. Je commande un szlaszeck et deux verres de szprädj.

« C’est quoi, le szlaszeck ? » me demande Pierre.

– Leur plat national. Je te résume pour ne pas y passer la nuit ! Tu découpes du gigot d’agneau en gros morceaux. Tu les enroules ensuite dans de la poitrine fumée et les mets toute une nuit dans une marinade de vin rouge. Tu fais sauter et revenir des champignons, des bolëtzts de préférence. Le lendemain, tu fais dorer la viande et tu mets le tout à mijoter dans une cocotte. Tu sers avec une sauce de farine, bouillon de viande, crème fraiche et crème de cassis. Tu peux ajouter de la gelée d’airelle, mais à part. La tradition voudrait que ce soit préparé avec du gigot de jeune chien, mais ce n’est plus le cas aujourd’hui. La ZPA, la SPA locale, a fait son œuvre !

– J’espère ! Du gigot de Milou ou de Rantaplan, ça me soulève le cœur, rien que d’y penser ! »

Mes tocs d’écrivain me reprennent. Après avoir exposé la recette du szlaszeck, sans détails abusifs cependant car je me retiens, moi qui suis incapable de faire une omelette sans qu’elle attache au fond de la poêle, je me lance dans l’exposé de ses origines historiques.

« Ce plat remonte au XIIème siècle. Un manuscrit de l’époque relate que lors d’une bataille décisive, celle de Zilehroum en 1127 si je me souviens, un cuisinier fut menacé de mort par les mercenaires affamés s’il ne leur servait pas un repas chaud. Il composa un plat avec tout ce qui lui tomba sous la main, trouvé dans ses maigres réserves et dans la campagne. Il ajouta la viande des chiens errant dans les villages dévastés par la guerre. Ce fut un triomphe et, après la bataille, il fut décoré de l’Ordre du Pélican Noir par le roi de l’époque, Muskar I. »

L’écrivain est un homme libre bourré de tocs qu’il cultive.

– 2-

Barbara m’a appelé dans l’après-midi : elle voulait dîner avec moi. « Dans ce restaurant que tu aimes tant. Je me demande ce que tu lui trouves. Il est moche, le patron pas aimable et le menu toujours le même. Mais, c’est ton anniversaire, après tout ! Et on sera au calme, car on ne peut pas dire que l’on soit dérangé par les clients ! On pourra parler de cette nouvelle dont tu ne te sors pas ! »

Le patron pas aimable n’est pas là ce soir. C’est la première fois depuis que je viens ici. Une serveuse le remplace. Elle ressemble à une femme brune qui dinait un soir avec un type commençant à se dégarnir.

« Ils ont un gâteau ! » s’exclame Barbara en reprenant la carte après le szlaszeck.

Oui, ils ont un gâteau, je sais, mais je n’ai jamais osé y gouter car s’il est dans la lignée du szlaszeck, ce serait comme  ingurgiter une forêt noire après une potée au chou, un moka après une tête de veau sauce gribiche.

Barbara se lève, se dirige vers la serveuse, qui s’affaire à ranger des verres sur l’étagère derrière la caisse, lui chuchote quelque chose avec un regard en coin vers moi. La serveuse hoche la tête en souriant d’un air complice et s’éclipse dans la cuisine.

Elle en ressort avec le gâteau. Une couronne de cozonac saupoudrée de graines de pavot. Elle a planté une petite bougie torsadée rose et blanc, qu’elle a allumée. Elle dépose le gâteau sur notre table et s’en retourne dans la cuisine.

« Happy birthday, fredonne à voix basse Barbara. Happy birthday, mister fmf ! »

Je suis comblé par cette attention, mais je nous sens miteux, ainsi, tous les deux, tous les trois si on compte le gâteau. Dans ce restaurant désert, la serveuse dans la cuisine, comme une fille de ferme lorsque les maîtres raclent leurs assiettes de soupe. Comme une domestique attendant que Madame et Monsieur aient terminé leur suprême de volaille aux morilles pour venir desservi. Sa présence en coulisse me gène. Ou son absence me frustre ?

Je demande à Barbara, en désignant du regard la lourde porte de la cuisine : « On l’invite ? » Elle a compris mon intention. Elle va frapper à la porte pour la convier à nous rejoindre.

Je griffonne mentalement les quatre cases du story board.

Première case, la serveuse sort de la cuisine, se dirige vers notre table, me sourit, s’assoie.

Deuxième case, je souffle la bougie, la retire et la pose sur le bord du plat, découpe trois parts qui révèlent l’intérieur du cozonnac : noix, raisins secs, zestes d’orange. Je lui en sers une, puis une à Barbara. La dernière est pour moi. Elle me remercie et me souhaite un joyeux anniversairrrre.

Troisième case, je lui demande d’où lui vient cet accent :

« D’où vous vient cet accent ?

– Je suis Syldave. Vous connaissez la Syldavie ?

– Non, à part le szlaszeck !

– Il faut que vous veniez visiter. Vous aurez l’impression d’être au pays de Sissi ! Nous avons un roi qui vit dans un palais entouré d’hallebardiers en costume d’opérette, traverse la ville en carrosse doré chaque année pour la Saint-Wladimir. Les militaires ont des culottes de cheval rentrées dans leurs bottes. Les paysans des montagnes portent des costumes traditionnels et conduisent des carrioles avec des chevaux. Ils chantent en buvant de l’eau de vie de quetsche puis dansent la Bloushtika autour d’un feu au son du violon et de l’accordéon. Ils élèvent des chèvres et des moutons. L’hiver, au coin du feu, ils sculptent au couteau de petits jouets en bois qu’ils peignent de couleurs multicolores. »

Quatrième case, je trouve une ruse pour la revoir.

« J’aimerais beaucoup écrire une histoire qui se déroulerait en Syldavie. Je pense que ce décor idyllique m’inspirerait.

– Je vous prête un livre sur l’histoire de notre pays, si vous voulez. Passez chez moi un soir de cette semaine : voilà, mon adresse. »

Elle va chercher un petit papier dans le tiroir de la caisse, griffonne une ligne, le pose devant moi.

Verica 24 rue du vol à voile

Bise à Barbara au moment où elle monte dans son cabriolet ford focus et je rentre chez moi en emportant joyeusement mon butin.

– 3 –

Le patron à la carrure d’hercule de fête foraine demande à Andrew si Monsieur a apprécié.

« Absolument délicieux, répond Andrew. Mais, il me confie, une fois le patron disparu : délicieux mais pas léger !

– Oui, il ne faut pas enchaîner avec le gâteau, ce serait trop !

– Comment tu as découvert ce restaurant ?

– Je ne l’ai pas découvert. Je l’ai voulu. Je  peux choisir de nous faire passer la soirée ailleurs. C’est juste une question de choix de ma part. »

Soudain, du haut des cintres, dégringolent des décors.

En un instant, nous sommes dans un restaurant chinois.

Le patron des Délices du Yangzi s’appelle Tchang, ressemble à un blanchisseur d’une bande dessinée de Lucky Luke, et nous avons commandé 4, 25 et 48.

Puis, instantanément nous voici dans une crêperie.

Le patron du Ker Korrigans, non la patronne, pour changer, s’appelle Nolwenn, elle est rousse jusqu’au bout du nez, et nous finissons nos complètes-andouille de Guéméné accompagnées de bolées de lait ribot.

Et hop ! Une brasserie parisienne.

Le ballet des serveurs-pingouins du Petit Paname débarrasse notre table des restes de steak tartare et nous propose le plateau de fromages affinés.

Et pourquoi pas un food truck ?

Devant le fourgon de Francesco, assis sur le muret du parking, nous mangeons à même le carton une pizza quattro formaggi arrosée de canettes de Coca-cola.

Où que nous soyons, au King Kebab chez Karim, aux Saveurs d’Aphrodite chez Ange ou au Premier de Cordée chez Zian, nous tenons la même conversation et Andrew porte la même chemise à rayures. Je choisis juste une toile de fond différente.

« Alors pourquoi ce décor-ci ?

– C’est celui-ci et ça ira parfaitement. Je n’ai pas envie de tout réécrire.»

L’écrivain est un homme libre qui choisit librement l’arbre contre lequel il pisse.

– 4 –

Regardez, me dit mon voisin en m’invitant à me pencher vers le hublot. Il pointe un doigt vers le sol lointain : « Regardez comme il est joli, ce troupeau de moutons dans cette prairie ! »

J’ai laissé passer quelques jours après le dîner d’anniversaire. Le temps de mettre un peu d’ordre dans mon travail et mon appartement afin de pouvoir me consacrer pleinement à l’histoire qui débute avec Verica. Le temps aussi de savourer l’excitation qui monte. Puis, hier soir, je me suis rendu chez elle. A l’improviste, qui vivra, verra !

« Vous voulez voir Verica, m’a dit la concierge ? Elle est partie précipitamment. Vous êtes fmf ? Elle a laissé un mot pour vous. » Elle a sorti un papier plié en quatre de la poche ventrale de son grand tablier bleu et me l’a tendu.

Je dois rentrer en Syldavie. Il s’y passe des choses graves. Rejoignez-moi. Allez au musée d’histoire naturelle. Demandez Trovic. Le gardien de la salle des dinosaures. Il vous dira comment me retrouver

Voilà pourquoi j’ai pris un vol pour Klow ce matin, avec changement à Prague pour embarquer à bord d’un bimoteur de la Syldair vibrant comme une essoreuse à salade, et me retrouve assis à côté de ce voisin étrange aux airs de Père Fouras déguisé en Sherlock Holmes.

Déjà, nous survolons les montagnes puis la campagne syldaves, les faubourgs klowiens. Je n’ai pas écouté les informations depuis quelques jours, trop occupé par les préparatifs de mon départ. Je découvre, dans un journal distribué par l’hôtesse, que la Syldavie est en état d’alerte face à la menaçante Bordurie, son voisin, ennemi de toujours, qui a massé ses troupes à leur frontière commune. Des rumeurs courent provoquées par la disparition du roi Muskar XII. Pour certains, il aurait fui chercher protection à l’étranger, pour d’autres, se serait réfugié dans un endroit sûr, au coeur des montagnes, pour organiser la résistance en cas d’invasion. Les ministres multiplient conseil d’urgence sur conseil d’urgence. Celui des armées, renommé ministre de la guerre, n’a pas caché l’imminence d’une mobilisation générale. Celui des affaires étrangères s’est précipité à l’ONU pour demander secours au Conseil de Sécurité. Les intellectuels alertent l’opinion publique internationale sur les réseaux sociaux. Les ouvriers et les paysans fomentent déjà des plans de barricades et maquis.

Nous nous posons sur le petit aéroport de Klow. Les policiers, au guichet de la douane, examinent mon passeport avec suspicion, me questionnent sur l’objet de mon voyage, le lieu de ma résidence, les personnes que je rencontrerai. Je leur dis, qu’historien spécialiste de la Syldavie, je viens pour témoigner dans un grand quotidien de mon pays de leur courage dans la défense des libertés face au totalitarisme bordure. Je parle de l’odieux colonel Sponsz avec une moue de dégoût. Ils se montrent convaincus, me remercient et me laissent passer en me saluant militairement.

Je saute dans un taxi et traverse Klow. La vie quotidienne s’est retirée devant l’imminence d’événements dramatiques. La présence de militaires à chaque coin de rue témoigne de la tension qui règne dans ce pays se préparant au pire. Nous passons devant le palais royal entouré de chars et d’automitrailleuses. Mon chauffeur me répète ce que je sais déjà pour l’avoir lu dans l’avion : le roi a disparu après la déclaration qu’il a prononcée deux jours auparavant pour assurer son peuple de tout son soutien dans les jours sombres qui s’annoncent. Et voici le château Kropow. Le petit guide touristique acheté avant de partir m’a appris que cette forteresse recèle, parmi tableaux anciens et archives du royaume, la couronne et le sceptre des rois de Syldavie, et cela depuis Ottokar IV.

Je sais l’enjeu que ce sceptre représente dans les relations entre les deux pays. Chaque année, pour la Saint-Wladimir, le roi fait le trajet du château Kropow à son palais, escorté par les cavaliers de la garde royale en grande tenue d’apparat. A travers la vitre du carrosse, il montre son sceptre à ses sujets qui l’acclament. Si cette tradition venait à n’être pas respectée, le roi serait destitué et la Bordurie se précipiterait pour annexer le pays. « Le trésor n’est plus au musée, me dit mon chauffeur, en tout cas le sceptre n’y est plus. » Il a été emporté pour être placé en sécurité, sans doute quelque part au fin fond des montagnes du nord, hors de portée des Bordures, s’ils venaient à envahir le pays. Nous arrivons au musée d’histoire naturelle, je règle les 18 khôr de la course puis me dirige vers l’entrée pour demander à rencontrer Trovic.

Un des soldats qui montent la garde me conduit à lui dans la salle des dinosaures où trône l’immense squelette du diplodocus gigantibus, intact si ce n’est le fémur droit qui a disparu mystérieusement. Trovic s’affaire, comme tout le personnel, à mettre en caisse, avec d’immenses précautions, les pièces les plus précieuses de la collection. C’est un homme rondouillard en uniforme bleu, sa casquette porte un liseré rouge, comme celui de la couture de son pantalon.

« Vous voulez voir Verica ? Elle est partie précipitamment, me dit-il. Vous êtes fmf ? Elle a laissé un mot pour vous. » Il sort du fond de la poche intérieur de sa veste un papier plié en quatre et me le tend.

Je ne peux pas rester à Klow. Je pars chez mes parents, dans un village près de Kholasin : Brenov. Rejoignez-moi

Je demande à Trovic où se trouve Kholasin et comment rejoindre le village des parents de Verica.

« Où se trouve Kholasin et comment rejoindre le village des parents de Verica ?

– C’est dans les montagnes au nord du pays. Prenez le car en direction de Zlip. Descendez à Kholasin. Vous y trouverez certainement un paysan qui rentrera à Brenov en carriole après le marché. Il vous conduira jusque chez ses parents. »

– 5 –

Le patron aux biceps de déménageur nous demande : « Pour changer du Szprädj, ces messieurs-dames ne souhaiteraient-ils pas gouter au Klowaswa ? »

Nous n’osons le contrarier. Peut-être n’a-t-il plus de Szprädj dans sa cave ? Peut-être veut-il se débarrasser de ses dernières bouteilles de Klowaswa, vin médiocre et cher ? Ne cherchons pas d’histoires. Eglantine hoche la tête : va pour une bouteille de Klowaswa.

« Qui est cette femme dans cette nouvelle qui te donne tant de soucis en ce moment, me demande Eglantine ? Comment vit-elle ? Et ce pays dont elle te parle, comment est-il ? » Elle fait cela pour m’aider à sortir d’un récit dans lequel je m’enfonce comme dans des sables mouvants. Mais, je me trouve bien démuni pour lui répondre.

Je ne sais pas qui est cette femme. Je la connais très peu car nous ne nous sommes vus, jusqu’à présent, que l’instant de quelques pages, nous n’avons échangé que quelques lignes. Elle est peut être étudiante en master de littérature comparée à la Sorbonne, logeant dans un 12 mètres carrés dans une rue adjacente au boulevard Saint-Michel. Elle a punaisé sur le mur  de sa chambre une reproduction de Guernica. Elle a colorié en rouge vif, au rouge à lèvre, la langue pointue qui sort droit de la bouche de la femme, à gauche, hurlant vers le ciel et les bombardiers franquistes. Elle joue sur sa guitare des chansons de Joan Baez avec lesquelles sa mère la berçait lorsqu’elle était petite. Elle travaille occasionnellement dans un restaurant, par-ci, par-là, pour financer ses études. Cet été, elle partira en Bretagne pour faire la saison dans une crêperie de la baie d’Audierne, le Ker Korrigans.

Ou c’est une espionne ? A la nuit tombée, elle quitte subrepticement son hôtel cinq étoiles du quartier des ambassades, vêtue d’un trench-coat passe-muraille, coiffée d’un grand chapeau, de larges lunettes noires sur le nez, pour se rendre on ne sait où, pour y faire on ne sait quoi. Lorsqu’elle a tourné à l’angle de l’hôtel, on entend encore ses talons-aiguilles claquer sur le trottoir du boulevard jusqu’à ce que ce bruit s’éteigne dans la nuit.

Ou elle écrit des nouvelles ? De temps en temps, elle remplace son oncle. Il tient un restaurant dans lequel il sert des spécialités de son pays. C’est là qu’elle a eu l’idée d’une nouvelle qu’elle écrit actuellement : un soir, un homme l’invite à sa table pour partager son gâteau d’anniversaire. L’homme, qui pourtant est avec une amie, ce qui lui avait fait craindre tout d’abord la proposition d’un couple libertin, s’intéresse à elle, à son pays.  Elle ne sait pas encore si, dans cette nouvelle, elle décidera de le revoir ou pas, de le rendre formidablement heureux ou de le faire souffrir terriblement, d’avoir des jumeaux avec lui ou de le faire mourir prématurément d’une chute de deltaplane dans les gorges du Verdon. Elle ne sait pas si elle décidera d’être une amante licencieuse ou capricieuse. Il faut pourtant qu’elle se décide avant qu’elle ne permette à l’homme de venir sonner à sa porte pour lui emprunter un ouvrage sur son pays.

« Mais, tu dois quand même savoir qui elle est, toi, l’écrivain qui l’a créée ! » s’étonne Eglantine.

Je ne l’ai pas créée : elle m’a été apportée par le vent. J’écris là où souffle le vent. Un hall de gare, le comptoir d’un PMU, une bibliothèque universitaire. La femme est arrivée, je l’ai prise. Elle était en haut de l’escalator avec une valise rose, à la terrasse devant un café serré, au fond de la salle devant une pile d’ouvrages de géopolitique… Si Barbara n’avait pas commandé ce gâteau, je serais peut-être en ce moment en compagnie d’une trapéziste coréenne tombée du ciel et nous partirions ensemble passer quelques jours au Bhoutant. Ou, je serais avec une israélienne sur la piste d’œuvres d’art volées par les Nazis, une terroriste allemande anti-spéciste vandalisant des boucheries, une étoile du Bolchoï. Ca dépend du vent qu’il soufflerait.

« Et le pays ? » relance Eglantine.

Pour le pays, c’est comme pour la femme, je sais peu de choses. J’ignore où il se situe, mais il me suffira de trouver le chemin qui y conduit et il apparaîtra au bout. Ce chemin part d’une photo dans un magazine sur la table basse de la salle d’attente d’un ophtalmologue, d’une carte postale sur le tourniquet d’une vieux tabac-presse, d’une image dans un livre d’enfant sur l’étal d’un bouquiniste… Je n’ai qu’à flâner dans des lieux qui recèlent des terriers semblables à celui de l’entrée du pays d’Alice. Une fois l’entrée trouvée, c’est tout droit, toujours tout droit… Il ne faut surtout pas que l’écrivain se retourne sur ce chemin, sinon les personnages auxquels il a donné vie se figent en statues de sel et le décor s’effrite comme un château de sable.

« Finalement, tu ne décides de rien ! » conclut Eglantine, dépitée. Et elle se replonge dans la carte du restaurant, comme si elle espérait que, par magie, de nouveaux desserts y soient apparus à côté du sempiternel et unique gâteau. Pour noyer sa déception ?

L’écrivain est un homme libre qui lézarde en des lieux ventés à la recherche de terriers.

– 6 –

J’arrive à Kholasin en fin de matinée, lorsque le marché se termine. A la descente du car, je pars à la recherche d’un paysan remontant vers le village des parents de Verica après avoir vendu ses légumes et ses fruits, sa volaille et ses cochonnailles. Pour me renseigner, je me dirige vers le poste de police, près de la place du marché. Tout au long du trajet, j’ai été surpris par cette présence policière permanente dans chaque village, à chaque carrefour. Elle est sans doute habituelle en raison des tensions perpétuelles entre la Syldavie et son voisin, mais elle doit se trouver renforcée en cette période particulièrement sensible. Les syldaves semblent vivre dans la phobie des espions bordures et des réseaux qu’ils ont certainement développés dans tout le pays au fil du temps. Si j’écrivais une nouvelle sur la Syldavie, je pourrais l’intituler « Klow, nid d’espions », mais cette idée me semble déjà prise.

Trois hommes en uniforme, de la police ou de l’armée, en Syldavie on ne fait pas bien la différence entre les deux, fument devant ce qui semble être une maison transformée en poste de garde. Je les interroge et ma question ne semble pas les surprendre. Si j’étais un espion bordure, je me garderais bien de m’adresser à eux.

« Vous rendre à Brenov ? Tenez, là-bas, l’homme avec un gilet jaune, Wizskizsek, il y habite. Demandez-lui. »

Wizskizsek accepte d’emblée. Ma demande n’a certainement rien de surprenant dans cette région où les voitures sont rares. Je prends place à côté de lui à l’avant de sa carriole de bois peint, couverte d’une bâche, tirée par un vieux cheval. Nous engageons la montée vers Brenov, à deux heures d’ici me dit-il.

La route est mauvaise, pierreuse et terreuse. Lorsque nous quittons les alentours de Kholasin, commence une montée en lacets entre paroi et précipice. Progressivement, le paysage se résume à des rochers et des arbres, solitaires ou en maigres bosquets, parsemés de ci, de là. De temps en temps une maison apparaît, furtive mais témoignant d’une présence humaine. Nous franchissons des cours d’eau, petits torrents qui descendent des sommets, par des ponts parfois en pierre, parfois en bois, mais toujours en piteux état. Je vois Kholasin disparaître de virage en virage au fond de la vallée. Le pas du cheval est serein et sa connaissance de la route me rassure même si la carriole est bringuebalante et grinçante. Les rares habitants, que nous croisons sur la route, ou qui nous regardent passer dans les hameaux sur le pas de leur porte, sont comme Verica me les avaient annoncés au restaurant, tout droit sortis d’images d’Epinal. Les hommes portent des sortes de fez, de tissu ou tricotés, des gilets sans manche parfois agrémentés d’une broderie, des culottes bouffantes, des bottes ou des bandes molletières, une large ceinture de tissu enroulée autour de la taille. Je suis frappé par la variété des couleurs de leurs costumes. Je me demande où sont passées les femmes, je n’en vois aucune. Sont-elles occupées aux travaux ménagers à l’intérieur des maisons auprès des enfants que je ne vois pas non plus ?

Nous arrivons à Brenov. Wizskizsek me désigne la maison des parents de Verica. C’est une maison comme toutes celles que j’ai vues depuis le départ de Klow. Maisons petites et trapues sans agrément architectural, aux toits de briques pointus à quatre pentes, aux huisseries peintes sommairement. Celles de la maison des parents de Verica sont bleues. Un homme et une femme sont assis dehors autour d’une table à côté d’un tas de bois qui attend l’hiver. L’homme fume la pipe, la femme porte un foulard sur la tête, noué sous le menton. Ils m’observent tandis que je m’approche, me saluent de la tête, me désignent le banc pour m’inviter à m’asseoir. Ils poussent vers moi un verre de vin, me montrent du doigt une assiette de fromages de chèvre et me tendent une tranche de pain gris. Je n’ai pas à leur expliquer la raison de ma visite, visiblement, ils m’attendaient.

« Vous voulez voir Verica ? dit la femme. Elle est partie précipitamment. Vous êtes fmf ? Elle a laissé un mot pour vous. » Elle glisse sa main sous sa longue jupe, sort de la poche de son jupon un papier plié en quatre et me le tend.

Je quitte la Syldavie. J’ai rempli ma mission. Je pars au San Théodoros. Vous pouvez me rejoindre. Allez au musée ethnographique de Las Dopicos. Demandez Alonzo. Le gardien de la salle des fétiches arumbayas. Il vous dira comment me retrouver

– 7 –

« L’addition, je vous prie.

-Tout de suite, Monsieur. »

Le patron au physique d’haltérophile surcorticoïdé dépose l’addition dans une soucoupe au milieu de notre table. Tout en bas de celle-ci, selon la coutume, un proverbe est écrit que je lis à mi-voix pour le partager avec Pierre : Celui qui ne sait pas tourner le dos à sa vie présente n’atteindra jamais l’horizon.

« Ton histoire est bouclée ? Ca y est, tu as tapé les trois petites étoiles ? m’interroge Pierre.

– Il est minuit, dis-je, l’ouvrier est fatigué. Il va quitter le chantier.

– Surtout que tu es tout à la fois architecte et tailleur de pierres sur ce chantier, plaisante Pierre.

– Oui, j’ai beaucoup pédalé ! »

J’imagine ainsi la vie du coureur cycliste : il pédale. C’est son travail : pédaler, pédaler, pédaler ! Le plus vite possible, le plus loin possible. Jusqu’à la ligne d’arrivée. Autour de lui toute une équipe lui choisit ses courses, construit sa stratégie, prépare son vélo, compose ses menus, le soigne lorsqu’il est courbaturé ou blessé.

Pour l’écrivain que je suis, c’est pareil. Sauf que mon vélo est un Mac et que je pédale en écoutant le vent et le chœur de mes amis. Mon travail, c’est d’écrire, d’écrire jusqu’à la ligne d’arrivée : les trois petites étoiles tapées à la fin de la nouvelle. Une petite équipe, composée par connivence, parfois par hasard aussi, m’accompagne : soigneurs, mécaniciens, coachs, diététiciens… Une petite équipe qui me conseille, me suggère, m’encourage, me bouscule, me moque, me gronde, me félicite. A chacun son rôle. Repérer la redondance. Pointer l’incohérence. Révéler la profondeur. Dévoiler l’implicite. Dénoncer la lourdeur ou la longueur. Débusquer la facilité. Traquer l’à-peu-près. Surveiller l’accord du participe passé avec l’auxiliaire avoir. Mon rôle, c’est d’écrire, écrire, écrire. C’est d’ailleurs pour cela qu’on me qualifie d’écrivain.

Une fois la ligne d’arrivée franchie, le moment est venu pour l’écrivain de quitter le monde dans lequel il a vécu pendant des jours, des semaines : les personnages qu’il a côtoyés intimement, les lieux qu’il s’est appropriés. Quoi qu’il lui en coûte de déchirement, de chagrin, il va lui falloir faire son deuil et retourner s’asseoir, seul, dans le vent.

L’écrivain est un homme libre mais taraudé par cette question : que deviennent ses personnages lorsqu’il les a abandonnés à eux-mêmes après avoir tapé les trois petites étoiles au bas de la dernière page ?

* * *

Author: François Marie Ferré

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