des nouvelles de fmf

DEC 24 1958 22 00

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C’était un 24 décembre.

Date facile à retenir, même pour moi.

Il était quoi ? 21 heures ?

En fin d’après-midi, j’étais passé chez le traiteur. Je m’étais pris un boudin blanc accompagné de compote de pommes. Il était temps, c’était la dernière barquette. Puis j’étais passé à la boulangerie et je m’étais acheté une bûche de Noël individuelle. Au beurre. Très au beurre ! J’avais choisi le parfum que je préfère : café. Avec une petite scie rouge en plastique dessus et un champignon en sucre. Vous voyez ?

Et j’étais rentré.

Oui, il était aux environs de 21 heures. J’avais sorti la porcelaine et l’argenterie, une flûte en cristal. Au pied du petit sapin, j’avais posé, sur mes Converses noires des grands soirs, le cadeau que je m’offrais, emballé dans un beau papier vert et rouge, avec des lutins, des sapins et des rennes. Je ne savais pas ce qu’il contenait, ça allait être une surprise…

En streaming j’avais téléchargé trois films pour ma soirée : La Course au cadeau, Love actually et Miracle sur la 34ème rue.

J’ai dit : « Ok Google mets-moi des Christmas carols ». Pour que la fête soit complète, je m’apprêtais à déboucher une bonne bouteille de Coca-Cola (original taste), en verre. Lorsqu’on frappa à ma porte.

Qui donc, un soir de Noël ?

Le facteur et ses calendriers ? Y’a pas d’heure pour les braves, certes, mais quand même, y’en a pour les postiers !

Les pompiers et leurs calendriers ? J’arrive, j’arrive… Y’a pas le feu !

Un voisin en panne de tire-bouchon ?

Des témoins de Jéhovah en panne de conversion ?

J’allais ouvrir.

Et sur le paillasson : Doc’ !

Doc ?

Oui, Doc !

Et derrière Doc : Marty.

« Il a bien reçu ta lettre, me dit Doc. Et il nous a demandé de t’emmener. T’es prêt ? »

Vous notez qu’il me tutoyait comme s’il me connaissait. Et, vous vous dites : qui « il » ? « T’emmener », mais où ?

Donc, il faut que je vous explique…

Chaque année, j’écris au Père Noël. C’est une tradition ancrée dans mon enfance sous la pression de mes parents. Je pensais que le Père Noël était bien capable de deviner dans mes pensées que cette lettre était inutile. Un homme qui en une nuit livre leurs cadeaux à des millions d’enfants sur tous les continents, passe par les cheminées même quand il n’y en a pas, pilote un attelage guidé par un petit renne au nez rouge comme un lumignon, donc forcément titubant et zigzaguant dans les nuages, en était bien capable. Mais mes parents insistaient : il fallait une lettre ! Et en t’appliquant, s’il te plaît, c’est pour le père Noël ! Je me disais que c’était sans doute par précaution qu’ils voulaient que je confirme mes vœux par écrit, car mes parents étaient des adorateurs de la précaution. D’année en année, j’ai continué, même une fois mes parents disparus. Chaque décembre, j’écris au Père Noël. Puis je poste. Et il me répond. C’est vrai qu’il ne m’a pas vu grandir et qu’il me répond comme à un enfant dans la lettre que je reçois quelques jours après les fêtes. Mais il me répond. Donc, j’ai bien raison de lui écrire.

Voici la lettre que je lui avais adressée, cette année-là, vers le 15 décembre :

Mon cher Père Noël.

Je  devine que, comme chaque année en ce mois de décembre, tu dois être très affairé et je ne veux pas abuser de ton temps… Aussi, vais-je à l’essentiel.

Je n’ai pas changé d’avis depuis l’année dernière : épargne-moi les cadeaux destinés aux adultes. Donc, toujours pas de parfum car j’ai définitivement adopté Egoïste, de chez Chanel, qui, selon mon entourage, me va parfaitement bien.
 Pas de cravate non plus car je n’en mets qu’à l’Ecole au moment de la remise des prix des étudiants. Sinon, on se méfie de moi dans les PMU car on me confond avec un agent immobilier ou un vendeur de voitures d’occasion.
Encore moins de chemise ou de pull, ils pourraient provenir d’un pays où on les fait fabriquer par des enfants qu’on ne paye pas et qui ne vont pas à l’école.

Je t’ai suggéré les années passées de jeter un coup d’œil aux lettres que je t’ai adressées quand j’étais enfant. Il y a des cadeaux que je t’avais demandés et que tu n’as jamais déposés dans mes petits souliers.
Par exemple, l’arc et le carquois de Robin des Bois, avec les flèches et la petite ventouse de caoutchouc au bout, que je t’avais demandés quand j’avais six ans. J’abandonne ! D’autant plus que j’ai une bien meilleure idée pour cette année.

Je voudrais faire un tour en DeLorean.

Je demanderai à Doc de régler le convecteur temporel sur le 24 décembre 1958, 22 heures, et de nous conduire, Marty et moi, jusqu’au village de mon enfance. Nous nous poserons dans la grande rue qui descend de mon école jusqu’au pont près de l’église en passant devant la maison de mes parents. J’espère que le bruit de la voiture n’effrayera ni les vaches de monsieur Roullon, le fermier voisin, ni Bijou, son cheval. Nous pénétrerons ensemble dans la maison endormie, par la cave dont la porte sur la cour ferme mal. Nous monterons dans la salle de séjour et je leur montrerai la crèche et ses santons, mes cadeaux déposés au pied du sapin, le Teppaz sur lequel j’écouterai des chansons de Noël avec mes parents l’après-midi. Je leur chuchoterai le contenu des paquets en les désignant du doigt. Là, le train mécanique semblable au train vapeur que nous avons pris avec ma mère cet hiver pour La Bourboule. Là, le coffret « Le petit ébéniste » avec les outils comme ceux dans l’atelier du père Maurice, derrière la mairie, mais en plus petits et moins dangereux. Des livres aussi racontant des histoires d’enfants des quatre coins du monde… Cette année, j’ai eu envie de l’histoire de Tacho le petit Mexicain et de Achouna le petit Esquimau. Je leur désignerai en haut de l’escalier du hall d’entrée la porte de ma chambre, dans laquelle je me suis finalement endormi, impatient d’être au lendemain matin. Celle de la chambre de mes parents aussi, qui, sans doute, lisent avant d’éteindre. Mais nous ne monterons pas l’escalier, car il craque horriblement ! Puis, nous repartirons. Avant, je remplirai mes narines du parfum des Noëls de cette époque, un mélange d’odeurs de branches de sapin et de bougie, de chocolat et d’épais papier cadeau. Nous sortirons par la cuisine pour rejoindre la DeLorean. Tu permets que nous piochions dans l’assiette de petits gâteaux posée pour toi sur la table, à côté d’un verre de lait ? J’aime toujours ceux en forme d’étoile avec la petite cerise confite dessus. Ainsi, surtout, nous passerons devant Grizet, mon chat, dormant à son habitude sur le coussin d’une chaise. Rien à craindre de sa part, les chats sont habitués aux phénomènes étranges et il me reconnaîtra….

Merci d’avance, Père Noël. Avec le petit bonhomme en pain d’épice et Voltaire le Hamster, tu es l’un de mes meilleurs amis.

fmf

« Couvre-toi bien, les hivers étaient froids au siècle dernier ! » me prévint Doc.

Dans de telles situations, inutile de réfléchir, de poser, se poser, des questions. Je filai dans le salon prendre mon blouson à col de fourrure (synthétique), une écharpe et un bonnet. Doc me mettait la pression. Peut-être la DeLorean était-elle garée en double file en bas.

« Et tout cela vous semblait normal ? » me demandez-vous.

Vous connaissez la loi de Murphy, celle des emmerdements maximum. Eh bien, là, je découvrais « la loi de l’incroyable maximum ». On lui donnera peut-être mon nom !

Doc sur mon paillasson ? Ok !

Murphy derrière lui ? Ok !

Le Père Noël appelant Doc : « Le type qui m’écrit depuis des années, derrière la gare à Rennes, il veut faire un tour en DeLorean jusqu’en 1958. Vous avez un moment pour vous en occuper ? » Ok !

Doc m’aurait dit : « Avant, on va faire un petit crochet pour ramener E.T. maison », j’aurais répondu ok !

Donc, je suis allé chercher mon blouson à col de fourrure (synthétique), mon écharpe et mon bonnet.

C’est là que j’ai vu le paquet cadeau. Pas celui que je m’étais offert, l’autre.

Je l’avais oublié.

Avant de rentrer j’étais passé dans un bar, à côté des halles. J’avais rendez-vous avec Pierre. C’était une belle façon d’entrer dans la soirée de Noël que de boire ensemble un chocolat chaud et crémeux et parler de la vie qui va. Ensuite, il rejoindrait des amis pour réveillonner et moi je rejoindrais mon hamster. Oui, parce qu’en fait, je n’allais pas réveillonner totalement seul, j’allais passer la soirée avec Voltaire le hamster. Je lui avais préparé un vrai festin : une crevette décortiquée, un quart de marron, une lichette de bûche de fromage de chèvre de Saint-Loup-sur-Thouet. Mais ne nous éloignons pas du sujet. Je vous raconterai ma vie avec Voltaire dans une autre nouvelle.

Donc j’arrive dans le bar, je vois Pierre assis à une table au fond de la salle. Je le rejoins et, tout de suite, je remarque, posé contre le mur, un grand colis, long et plat. Il était enveloppé dans du papier cadeau avec des Mickeys à bonnet rouge, glissé dans un sac à l’effigie du magasin de jouets qui est à deux pas du bar. Sans doute aux clients de la table d’à côté ? Pour leurs petits-enfants ? Ne cédons pas à la paranoïa du colis abandonné !

« Ouvre, me dit Pierre, c’est pour toi ! Joyeux Noël ! »

Je déchire un peu le papier, pas trop mais suffisamment pour apercevoir le contenu sur la boite : un arc, un carquois, des flèches ! La vendeuse avait poussé, à la demande de Pierre, la malice jusqu’à transformer l’avertissement + 5 ans en + 50 ans.

Pierre me conseille dans mon écriture. Il avait lu ma lettre au Père Noël avant que je ne la poste. Un cadeau, c’est quelque chose dont on avait terriblement envie mais qu’on trouvait déraisonnable de s’acheter. Un cadeau parle autant de celui qui offre que de celui qui reçoit. Il parle du lien entre eux. Celui qui se trompe en offrant un cadeau, celui-là devrait être maudit jusqu’à la troisième génération. « Qu’il soit l’esclave des esclaves de ses frères ! » (Genèse 9 : 25).

C’était, en cette soirée de Noël, mon premier cadeau !

Rentré à la maison je posai le paquet dans le salon et filai faire les courses pour la soirée !

Au moment de suivre Doc et Marty, qui avaient fait demi-tour pour dévaler la cage d’escalier, mon regard retombe sur le cadeau. Alors, l’idée me traversa l’esprit : j’allais l’offrir au petit garçon qui, demain, le 25 décembre 1958, se précipiterait au pied du sapin en espérant que le Père Noël ait exhaussé son souhait.

« Tu viens ! » cria Doc du hall de l’immeuble.

La suite, vous la connaissez, si vous connaissez Doc et Marty. Si vous ne les connaissez pas, vous avez dû laisser tomber la lecture de cette nouvelle depuis la page 3 et je réalise que c’est inutile que je vous pose la question de savoir si vous les connaissez puisque vous êtes page 8… Donc la suite c’est…

DeLorean. Elle est bien là !

On s’engouffre précipitamment, moi entre Doc et Marty.

Ils rabattent les portières-papillon.

Convecteur temporel sur le 24 décembre 1958, 22 heures : DEC 24 1958 22 00.

Nous rejoignons doucement la longue rue, à la sortie du parc, qui remonte vers l’extérieur de la ville.

Soudain, Doc enfonce l’accélérateur.

Crissement des pneus.

La DeLorean prend de la vitesse.

L’aiguille du compteur grimpe : 65, 70, 75…

Doc passe brutalement les vitesses. La DeLoréan vibre comme si elle allait se disloquer. Le bruit est assourdissant.

80, 85… L’impression que le moteur va voler en éclats.

90 ! Soudain, un éclair et nous disparaissons dans une gerbe d’étincelles !

Zou ! Nous réapparaissons à l’autre bout de ma vie, direct sur la grande rue qui descend de mon école jusqu’au  pont.

Doc cache la voiture sous les arbres à l’entrée du pont et nous voici devant la maison de mes parents.

A partir de là, tout se passa comme prévu, ne vous attendez pas à une surprise. Dans cette nouvelle, il n’y aura pas de rebondissement spectaculaire. Je ne suis pas tombé nez-à-nez avec mon soi en pyjama, ni avec mes parents descendant l’escalier sur la pointe des pieds, les bras chargés. Il n’y eut ni paradoxe temporel, ni déchirure du continuum espace-temps. Tout se passa comme dans la lettre.

Les vaches de monsieur Roullon ne furent pas effrayées. Pas plus que Bijou.

La porte de la cave qui donne sur la cour fermait toujours aussi mal.

La crèche était bien là. Avec tous ses santons autour de l’enfant Jésus, dont le berger en houppelande portant un mouton sur ses épaules. Mon préféré, car sa houppelande ressemble à un nappage de chocolat au lait.

Le Teppaz aussi, et le 33 tours « Les petits chanteurs à la croix de bois chantent Noël ».

Les paquets cadeaux étaient déjà déposés au pied du sapin. Sans doute, dans le plus gros, le train mécanique dans lequel je voyagerais un jour par les pages de mon livre de géographie de CE1.

La porte de ma chambre était fermée et je résistai à l’envie de monter la pousser pour m’entrapercevoir, dormant entouré de mes jouets et de mes livres.

Un rai de lumière sous la porte de celle de mes parents me fit penser qu’ils étaient encore en train de lire. Ma mère, un numéro de sa collection de Veillées des chaumières, mon père un roman de Zola ou d’Eugène Le Roy ?

Dans la cuisine, l’assiette de petits gâteaux était bien posée sur la table et je résistai à mon envie de prendre celui en forme d’étoile avec la petite cerise confite dessus réservé au Père Noël. Au bord de l’assiette, je lui avais laissé un cadeau : le petit lutin en plastique vert qui était sur ma part de bûche au dessert.

Grizet dormait profondément sur le coussin d’une chaise. Il se réveilla à demi, leva sa tête vers moi, me fixa doucement de ses yeux verts en amande, puis se rendormit. Il n’était pas plus étonné que moi par nos retrouvailles.

Tout était enveloppé dans un parfum de branche de sapin coupée et de bougie éteinte, de chocolat et de papier cadeau épais. Je demanderai à Laurette de décrire cette odeur et je glisserai sa description dans la prochaine version de cette nouvelle ! Elle saura mieux faire que moi.

« En route, retour au XXIème siècle, me dit Doc, la main sur la poignée de la porte de l’escalier descendant à la cave.

– Attendez Doc, faut que je retourne d’abord dans la DeLorean.

– Pourquoi ?

– J’ai un cadeau pour le gamin, enfin, pour moi…

– Quoi ?

– Un arc avec un carquois et des flèches…

– Celui que tu demandes chaque année ! Dans tes lettres pour le Père Noël ?

– Oui ! Je vais lui laisser, comme ça, demain matin…

– Nom de Zeus, fais pas ça !

Ca va rompre le continuum spatio-temporel ?

– Non ! Tu vas le priver d’une de ces mille fissures qui le nourriront. Imagine ! Van Gogh ! Y’a une assistante sociale qui se pointe chez lui. Elle lui dit : monsieur Van Gogh, vous ne pouvez pas rester ici ! Regardez l’état de votre chambre ! Et vous allez finir par vous blesser avec ce rasoir ! Et paf, elle le place en, comme elle dit, établissement médico-social. On lui colle un tuteur qui lui ordonne : non Monsieur Van Gogh, pas pour les tubes de peinture, votre argent, pour vous acheter à manger ! Imagine, pas de Champ de blé aux corbeaux, pas de Tournesols… Tu vois un mec qui mange cinq fruits et légumes par jour peindre la Nuit étoilée, toi ? Le petit garçon, dans sa chambre là-haut, il ne sera peut-être pas un Van Gogh, mais il sera un homme. Un homme, ça se construit avec des peines, des désillusions, des chagrins, de l’amertume… Mille petites fissures par lesquelles passera sa lumière. Tu ne veux pas qu’au retour on s’arrête à chacun de ses chagrins d’amour pour les effacer, un à un, pendant que tu y es ? Ses coups de pas de bol et ses échecs aussi ? Faire de sa vie un ruban lisse, sans tags, sans griffures ni éraflures ? Fais ça, et tu verras disparaître les pages qu’il a écrites. Tu les verras disparaître les unes après les autres. »

Doc roulait des yeux de fou !

Soudain, devant la colère qu’il suscitait chez lui, mon projet me semblait bien insensé. Alors, j’ai laissé au petit garçon la déception comme cadeau, un cadeau pour poursuivre sa vie d’homme.

On est remonté tous les trois dans la DeLorean.

« C’était classe les années 50, m’a dit Marty avant de repartir.

– Attends, tu n’as pas tout vu, lui ai-je répondu.  Bientôt va y’avoir le Golf Drouot, les rockers puis les yéyés, SLC-Salut les copains, Françoise Hardy et Bob Dylan !

– Cool ! s’est-il exclamé. On passera te prendre, un soir ! Hein Doc ?

– Oui, a ajouté Doc, on ira au concert de Johnny et Eddy au Golf Drouot. Le 5 novembre 1964 : well be-bop-a-Lula she’s my baby, be-bop-a-Lula I don’t mean maybe, be-bop-a-Lula… »

Ils m’ont déposé devant chez moi, avec mon cadeau.

Dernier signe rapide de la main, ils avaient l’air pressés ! et ils repartirent, toujours en direction de la longue rue à la sortie du parc, qui remonte vers l’extérieur de la ville.

Les feux arrière de la DeLoréan disparurent.

Le parc était calme.

La nuit était étoilée.

La fraîcheur tombait du ciel droit sur mes épaules.

Je crus entendre mon père chantonner, comme chaque soir de Noël quand ma mère apportait enfin la bûche :

« Trois anges sont venus ce soir

M’apporter de bien belles choses

L’un d’eux avait un encensoir… »

Sur quelques balcons, des guirlandes de Noël clignotaient. Ces décorations n’apportaient pas de gaîté franche, mais c’est l’intention qui compte.

On devinait, derrière les fenêtres des salles à manger, l’agitation feutrée des soirées familiales de Noël.

Ils devaient en être à la bûche maintenant.

Bientôt l’ouverture des cadeaux.

Je ne sais pas s’il y a toujours une messe de minuit.

J’entendis soudain une détonation au loin : la DeLorean venait d’entrer dans une autre dimension spatio-temporelle.

Je levai les yeux vers le ciel, bien que sachant qu’elle était ailleurs. Où ? Je ne saurais le dire.

Je pensais à tous les enfants qui, au même moment, scrutaient aussi le ciel dans l’espoir d’y voir passer un attelage de rennes conduit par un vieux barbu tout habillé de rouge.

Je pensais aux mille petites fissures qu’ils recevraient de leurs vies.

Je me demandais si l’un d’entre eux s’assiérait un jour, aussi, devant un Mac, nourri de ses mille petites fissures bien à lui.

Dans un buisson, au coin de l’immeuble, dînaient trois chats.

Ils se partageaient une assiette.

De la pâtée de fête sans doute.

Aux filets de thon et aux crevettes roses ?

La vieille dame du troisième l’avait déposée à leur intention dans une belle assiette blanche.

Ils se retournèrent pour me regarder passer.

J’eus l’impression qu’ils me saluèrent de la tête.

Je frissonnai.

Je me raccrochai à la réalité en cherchant mes clés au fond de ma poche.

J’entrai dans le hall de l’immeuble.

Devant la porte de l’appartement, j’eus un doute.

Mais non, la clé tourna dans la serrure.

L’appartement était tel que je l’avais laissé en partant précipitamment avec Doc et Marty.

La guirlande du sapin clignotait toujours.

Rien n’avait bougé sur la table : porcelaine, argenterie, cristal.

Google diffusait toujours des Christmas carols.

J’ai reposé le cadeau dans le salon.

Je ne l’ouvrirai pas.

Les souvenirs doivent dormir en paix dans leurs sarcophages. Si on en force le couvercle, ils s’envolent alors en poussière. Notre mémoire en reste le gardien.

Je conserverai intacte cette frustration d’enfant, l’une de mes mille petites fissures.

J’ai réchauffé, au micro-ondes, le boudin blanc dans sa compote de pommes.

J’ai débouché la bonne bouteille de Coca-cola (original taste), en verre.

J’ai jeté un coup d’œil à mon Mac.

La boucle d’images en fond d’écran n’avait pas changé : toujours le regard triste et langoureux de ce modèle de Modigliani, le bureau en fouillis de Philippe Jaenada, Picasso dessinant une tête de faune sur le sable de la plage que la mer va effacer…

La nouvelle que j’avais commencée le matin n’avait ni une ligne de plus, ni une ligne de moins que lorsque je l’avais quittée.

Une histoire qui m’emmenait en Syldavie à la poursuite d’une serveuse rencontrée au Klow.

Précédamment, que je n’arrive décidément pas à écrire correctement du premier coup, était toujours souligné en rouge.

Tout, autour de moi, était bien rangé en désordre.

Sur mon bureau, les mêmes jouets de mon enfance. La locomotive et un wagon de mon train mécanique. L’Indien à la coiffure de plumes et le shérif à l’étoile dorée. Le petit gardien de vaches en plomb et son chien.

Sur mes étagères, les mêmes livres, bustes, petits cadres… Des livres dans lesquels les enfants du siècle précédent apprenaient à lire, le buste de Voltaire (pas le hamster, l’autre), des reproductions de Hooper…

La parenthèse était refermée. J’étais de retour dans le présent.

Je pouvais réveillonner, comme prévu, avec Voltaire (le hamster, lui).

J’ai rempli sa petite écuelle.

Je l’ai déposée dans sa cage.

Je lui ai servi de l’eau fraîche.

Entendant le bruit de la trappe, il est sorti de dessous les kleenex qu’il déchiquette la nuit pour s’en faire un terrier

Il a pointé son museau vers moi, m’a regardé…

Je lui ai souhaité : «  Joyeux Noël Voltaire ! »

Puis, je suis passé à table.

Comme toujours, j’ai adoré le boudin blanc.

Le boudin blanc se marie parfaitement avec le Coca-cola à condition que celui-ci soit original taste.

Puis, je suis allé chercher la bûche.

J’ai ouvert la porte du réfrigérateur.

Soudain, j’ai été à nouveau confronté à l’incroyable !

La loi de l’incroyable maximum !

Sur l’épaisse couche de crème au beurre, la petite scie rouge en plastique avait disparu.

A sa place, trônait un petit lutin vert !

* * *

Author: François Marie Ferré

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