des nouvelles de fmf

Omaha bitch

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Si j’écrivais les premières lignes d’une nouvelle pour vous raconter, en une dizaine de pages, ce qui nous est arrivé, à mon cousin Olivier et moi, ce serait : Thanksgiving ouvrait une perspective de réjouissances familiales qui nous entraineraient jusqu’au réveillon du premier janvier. Ainsi commencerait l’histoire dont je terminerais la narration dans un café du côté d’une gare, un morne matin de début janvier. Là, Olivier et moi, échangerions solennellement ce serment : on arrête nos conneries ! Sur la tête de nos enfants, que nous n’avions pas encore, mais cela n’allait pas tarder, on arrête nos conneries ! Sur la tête de nos femmes aussi, que nous n’allions plus garder longtemps si ça continuait comme cela.

On ne fête pas Thanksgiving en Normandie. Pas plus que dans le Pas-de-Calais ou le Cantal. Dans quelques grandes villes françaises, les membres de la communauté d’outre-Atlantique se réunissent pour cette fête qu’ils vantent comme encore plus belle que celle de Noël, pure d’amour et d’amitié car dénuée de course aux cadeaux. Mais, pas en Normandie, pas à Ousteville. Sauf, dans notre famille. Une tradition exotique qui nous réunit autour d’oncle Sam.

Oncle Sam ne s’appelle pas Sam mais Robert, Bob sans doute, là-bas, dans son enfance en Arkansas. De plus, ce n’est pas notre oncle mais notre grand-père. Mais, les habitants d’Ousteville, buttant sur la prononciation de son prénom, à la française ou à l’américaine ? finirent par l’appeler oncle Sam. Et notre famille adopta ce surnom. C’est vrai que oncle Sam, ça a plus d’allure que papi Robert.

Le 6 juin 1944, la barge dans laquelle oncle Sam avait pris place atteignait Omaha Beach. En débarquant, il manqua de se noyer dans une mer démontée et rougie par le sang. Sur la plage, il zigzagua sous le tir croisé des mitrailleuses, enjambant les corps de camarades qui ne reverraient ni Dallas ni Pittsburgh, les utilisant comme rempart pour reprendre son souffle. Il escalada la falaise et réduisit à néant, d’une grenade jetée par la meurtrière, le nid de mitrailleuses allemand. Il s’enfonça avec sa compagnie dans le bocage normand, repoussant de haie en haie, de bosquet en bosquet, l’ennemi. Il s’égratigna la main au barbelé d’une clôture en approchant une ferme au lieu-dit « le bout du monde ». Il avait eu un brusque mouvement de recul en se retrouvant nez à nez avec une vache normande. Il craignit le tétanos dans ce pays qu’il savait peu aseptisé. Un fermier agita un drapeau tricolore à leur approche et leur fit signe d’entrer se requinquer de camembert et de cidre. Il sourit devant les goutes de sang qui perlaient sur la main d’oncle Sam. Ben mon gars, c’est pas avec ça que tu vas avoir la croix de guerre ! Il lui fit signe de s’assoir sur une chaise dans la cuisine. Il appela sa fille pour qu’elle désinfecte l’égratignure d’un peu de gnôle. Elle avait la peau blanche parsemée de tâches de rousseur comme la croute du camembert, une chevelure aux reflets dorés comme le cidre, des yeux bleus comme le ciel de Normandie qu’oncle Sam imaginait en embarquant à Weymouth par une météo infernale. Il lui dit qu’il s’appelait Robeurt. Elle lui répondit : moi, c’est Laurette. Oncle Sam en tomba instantanément amoureux. Il avait désormais deux raisons de survivre à l’apocalypse mondiale : atteindre Berlin pour y débusquer Hitler,  puis épouser Laurette.

Hitler est mort et oncle Sam, revenu vivant, a épousé Laurette, s’est installé avec elle dans le bourg d’Ousteville. Mi-antiquaire, mi-brocanteur. Surfant pendant les décennies, qui suivirent, sur deux vagues : la modernisation des campagnes, l’histoire du débarquement. Il  troquait les armoires normandes contre des tables et buffets de cuisine en formica, entassait casques, criquets, médailles, ceinturons et autres objets guerriers qui prendraient de la valeur au fil des années.

Oncle Sam et Laurette eurent deux enfants. Joseph, mon père, et Brigitte, la mère d’Olivier. Il y a huit ans, Laurette est décédée. Dans son jardin. Pendant sa sieste. A l’ombre de son pommier préféré. Depuis, oncle Sam vit ce qu’est une vie de veuf retraité au fin fond de la Normandie. Entouré des restes de son stock, qu’il écoule sur les marchés l’été, des souvenirs des meilleurs moments de sa vie, de sa famille.

Chaque année, pour le quatrième jeudi de Novembre, nous célébrons Thanksgiving en famille. Chaque année, oncle Sam nous raconte l’origine de cette fête. Les pionniers du Plymouth qui, après un terrible hiver, remercièrent les indiens de les avoir par la suite initiés à l’agriculture, l’élevage… Si ces indiens avaient éradiqué ces pionniers, leur vie aurait continué à être heureuse, pleine de prairies infinies et de troupeaux inépuisables. Au lieu de cela, ils leur apprirent à cultiver le maïs et élever le dindon ! Brigitte a pris la relève de Laurette aux fourneaux pour préparer le repas, traditionnel, immuable : soupe de potiron, dinde fourrée de stuffing, nappée de sauce au cranberries, accompagnée de purée de patate douces et épis de maïs, tarte au pécan et pancakes nappés de sirop d’érable. Respecter les traditions fournit la certitude que le temps n’a pas de prise sur les hommes. C’était ainsi avant nous, ce sera ainsi après nous.

Sauf que cette année…

« Qu’est-ce qui te ferait plaisir, oncle Sam, pour Noël demanda ma tante Brigitte ?

– Une pute répondit oncle Sam. »

Sur le moment, nous avons tous cherché ce qu’oncle Sam pouvait bien entendre par pute, car malgré plus de soixante-quinze ans passés en France, il rencontrait toujours des difficultés dans la maîtrise de notre langue. Mais il n’y a guerre de termes phonétiquement voisins de pute qui puissent constituer un cadeau de Noël : hutte, chute, flute… Aucun paronyme ne collait.

Camille, ma femme, a retenté : « Non, oncle Sam, Brigitte te demande quel cadeau te ferait plaisir pour Noël.

– J’ai bien compris ! Une pute. A bitch ! »

Une fois passé la stupeur, chacun entreprit de ramener oncle Sam à la raison, avec sa stratégie et ses arguments. Mon père tenta : « Mais, enfin, papa, pense à maman qui te regarde là-haut », ma tante risqua : « Voyons, à ton âge ! ». Chacun y alla de sa suggestion de cadeau : un week-end à Paris pour la visite de l’exposition d’un peintre américain célèbre, un diner chez un chef étoilé régional, les mémoires de guerre d’un général américain récemment décédé ? Mais, oncle Sam restait déterminé : une pute. Alors, la famille soupira, haussa qui les épaules, qui les sourcils, puis porta résolument son attention vers les souhaits de ses autres membres : dernier prix Goncourt, parfum, pull cachemire et fer à lisser…

Intérieurement, oncle Sam devait se sentir relégué au rang de vieux sénile libidineux. Il devait pressentir que la prochaine étape pour sa famille serait de lui conseiller un déambulateur, lui vanter les charmes de l’EHPAD du chef-lieu du canton. Mais, Olivier et moi, nous ne voulions pas d’un oncle Sam en charentaises attendant la visite de ses enfants dans la salle à manger d’un mouroir. Il avait été le héros de notre enfance, le cowboy défendant la caravane de pionniers contre les terrifiants indiens puis se précipitant, au grand galop, mettre fin aux méfaits d’une bande de pillards de diligences. Il avait été le GI traquant les cruels japonais jusqu’au fond de la forêt aux milles dangers, le chercheur d’or défendant de ses poings, au saloon, sa récolte convoitée par des cousins patibulaires à la fin d’une partie de poker douteuse. Notre fierté fut au firmament lorsqu’il défila comme vétéran, coiffé de son béret vert, large brochette de médailles à la poitrine, portant haut la bannière étoilée, et serra la main du président américain venu célébrer l’anniversaire du débarquement à Omaha Beach avec la reine d’Angleterre.

Nous étions d’accord, Olivier et moi. Au regard de ce qu’il était pour nous, de ce qu’il était tout court, non seulement notre oncle d’Amérique mais aussi le symbole de tous ces ricains, tout justes sortis de l’adolescence, qui avaient laissé derrière eux plaines du Texas et skyscrapers de Chicago pour mourir sur le sable du Contentin, nous lui devions bien cela en signe d’amour familial et de reconnaissance patriotique : une pute ! Après le repas, nous sommes allés le rejoindre au fond du jardin où il ruminait sa frustration devant tant d’incompréhension de la part des siens. On chipotait sur son cadeau comme on le ferait pour un enfant : pas de ton âge, trop cher, trop fragile… « Ok pour la pute, oncle Sam, on va trouver, mais pas un mot à la famille. On te retiendra une chambre, à l’Hôtel des Voyageurs à Vorville-l’Abbaye. Tu ne vas quand même pas l’amener dans le lit de Laurette. Et rester dans le coin est trop risqué. Aussitôt les fêtes passées, tu l’auras, ton cadeau. »

Sauf que, oncle Sam déclara : « Ca marche, guys. Mais, une pute noire.

– Mais enfin, oncle Sam, une pute c’est une pute. Ce n’est pas la couleur qui fait la différence. C’est la prestation.

– Non, je veux une pute noire. Une black.

– Et pourquoi ?

– Parce que, mon pucelage, je l’ai perdu avec une pute noire, au Queen of Heart Saloon, à Little Rock, à 15 ans, un 4 juillet. »

Ca, c’était une bonne raison pour céder ! Le problème restait de trouver une prostituée noire dans les alentours d’Ousteville ! Le dernier noir qu’on avait vu dans le coin était assis sur le capot d’une Jeep et distribuait Camels, bas nylon et chewing-gums. Mais, comme un cadeau ne se fait pas à moitié, nous avons acquiescé : «  Ok, oncle Sam. Elle sera noire, ta pute, on te le promet. »

Nous avons cherché.

Méticuleusement, par cercles concentriques de plus en plus éloignés d’Ousteville.

Nous avons fini par trouver.

Si un jour, vous aussi, vous cherchez une prostituée noire, pour un parent, un ami ou pour vous, demandez-nous ! Nous savons où la trouver.

Son nom de guerre, ou son enseigne commerciale, était Alisa. Ses aïeuls n’avaient certes jamais chanté de negro spiritual dans les champs de coton. Sans doute était-elle née à Aubervilliers ou même à Vierzon. Mais, avec un petit supplément, elle pourrait s’inventer des racines qui rappelleraient à oncle Sam sa patrie. Nous avons négocié le tarif d’une nuit complète, ajouté les frais : un aller et retour jusqu’à Caen et un taxi jusqu’à Vorville-l’Abbaye. Nous avons retenu la chambre d’hôtel et le champagne.

Sauf qu’oncle Sam nous a demandé : « Elle est bien noire, n’est-ce pas ?

– Pas de souci, noire de chez noir.

– Je peux vérifier ?

– Fais-nous confiance, oncle Sam, elle est noire !

– Je veux vérifier ! »

Alors, nous lui avons donné le numéro d’Alisa pour qu’il la contacte et vérifie par lui-même lors d’un Skype. Et il le fit, bel et bien, comme le montra la suite des événements.

Les fêtes de fin d’année passèrent et personne ne parla plus du cadeau réclamé lors de Thanksgiving. Oncle Sam eu droit à une paire de bretelles décorées de Mickeys et un CD de Miles Davis. Il s’exclama poliment : « Quels beaux cadeaux ! » en nous faisant un clin d’œil.  Notre cadeau, le vrai, serait déposé au pied du sapin le 3 janvier. Et, puisque tout le monde pouvait désormais se passer de nous, Alisa arrivant en taxi et oncle Sam ayant refusé qu’on l’accompagne jusqu’à l’hôtel, nous pouvions nous retirer de cette affaire rondement menée.

Le 3 janvier, en milieu de soirée, l’hôtelier me téléphona. Vous pouvez venir ? Y’a un problème avec votre grand-père. Faites vite ! Je sautai dans ma voiture, fit un crochet pour arracher Olivier à sa télé et foncer ensemble en direction de Vorville-l’Abbaye, imaginant le pire. Oncle Sam mort dans les bras, au mieux, d’Alisa. Une fin à la Deschanel. Nous aurions alors du mal à justifier à la famille notre rôle dans cette histoire. Et pour les pécores du coin, mourir en pleins ébats à son âge pourrait forcer l’admiration, mais avec une pute cela allait être scandaleux, et pute noire, qui plus est ! Son glorieux passé de libérateur réduit à néant, oncle Sam allait rester, pour les siècles des siècles, dans la mémoire des Oustevilloises et des Oustevillois, un dépravé, un débauché, un fornicateur.

Arrivés devant l’Hôtel des Voyageurs, on percevait depuis la rue musique et cris. A l’intérieur, nous avons débarqué en plein saloon de la ruée vers l’or, tripot du Chicago de la prohibition, coupe-gorge des docks newyorkais. Alisa était bien là, nous la reconnûmes tout de suite dans un string aux couleurs de l’Amérique, dansant sur un air de country avec oncle Sam. Mais, elle n’était pas venue seule ! Sur scènes, trois Andrews Sisters, qui n’avaient conservé de leurs uniformes que le haut, chantaient un boogie en se déhanchant. Le notaire, une majorette topless à genoux devant lui, répétait à tue-tête : Eh, les gars, vous avez vu ma nouvelle cravate ! L’instituteur poursuivait une cowgirl court vêtue de cuir à franges blanc en hurlant : Je vais farcir la dinde ! Betty Boop, qui n’avait conservé que sa jarretière, chevauchait le médecin au bord de l’apoplexie tandis que le maire achevait l’effeuillage d’une serveuse de fastfood à laquelle il ne restait plus que son petit tablier blanc et son calot bleu. Catwoman cravachait le postérieur du pharmacien et le garagiste s’agitait sous la cape de Superwoman. Sur l’épaisse moquette se mélangeaient bouteilles renversées et lingerie arrachée, verres brisés et reliefs de repas écrasés… Le tout dans l’épaisse fumée des cigares.

Oncle Sam avait réservé tout l’hôtel sans nous en dire mot. Réunion annuelle des anciens présidents des amitiés franco-américaines, avait-il annoncé à l’hôtelier ravi de cette bonne affaire en pleine saison creuse. Sept chambres, la salle à manger pour un diner gastronomique normand et un spectacle, véritable ode à la culture américaine. Il avait invité ses vieux amis, tous d’anciens notables, la fine fleur des retraités d’Ousteville, et demandé à Alisa de mobiliser ses consoeurs. Une dizaine de jeunes femmes, professionnelles aguerries, qui avaient reçu pour mission de donner vie aux fantasmes de l’adolescence éternelle d’oncle Sam.

Nous n’avions pas eu le temps de réagir, que la lumière bleue d’un gyrophare, filtrant à travers les rideaux des fenêtres de la salle, nous alerta. Il était trop tard pour tenter quoi que ce soit, d’ailleurs personne n’avait remarqué notre arrivée. Nous devions sauver l’essentiel dans ce désastre : nous ! Nous nous précipitâmes dans la cuisine au moment où les gendarmes pénétrèrent dans le restaurant.

Deux heures plus tard, le téléphone réveillait nos parents. Les gendarmes gardaient oncle Sam et sa bande pour la nuit, le temps de dégriser, puis ils les raccompagneraient discrètement chez eux. Ils reconduiraient les prostituées au premier train. Il ne restait plus qu’à régler l’hôtelier qui ne porterait pas plainte.

Alertés par nos parents sous le choc, mimant la générosité, nous avons décrété que nous irions régler la facture nous-mêmes dès le lendemain à la première heure. Nous en avons arrondi le montant afin de nous assurer de la discrétion de l’hôtelier et masquer ainsi, à notre famille, notre implication. Finalement, nous nous en tirions bien. Nous savions qu’oncle Sam ne nous trahirait pas, que toute cette histoire serait mise sur le dos de son caractère fantasque ou d’une vieillesse inconséquente. Plus de rire que de mal, finalement. Mais il nous fallait retenir la leçon : on arrête nos conneries ! Nous entrions dans l’âge de la responsabilité. Nous avions des employeurs qui comptaient bien sur nous chaque matin en échange de l’argent qu’ils nous versaient mensuellement, des femmes qui attendaient de nous fidélité et sécurité jusqu’à ce que la mort nous sépare, une descendance qui s’annonçait et pour laquelle nous allions devoir servir d’exemple. C’est ce que nous nous jurions quelques jours plus tard, au café, avant de partir à Caen acheter peinture et papier peint pour préparer les chambres de nos futurs enfants dont les naissances simultanées approchaient.

Le client à coté de nous se leva et quitta le bar en laissant le journal sur la table. Olivier jeta machinalement un coup d’œil sur  la une. Je l’ai vu blêmir. A mon tour, j’ai lu le titre qui s’étalait en gras :

UNE FILIERE DE PROSTITUTION DEMANTELEE A VORVILLE-L’ABBAYE

DEUX PROXENETES RECHERCHES PAR LA POLICE

* * *

Author: François Marie Ferré

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