des nouvelles de fmf

Un vent de songes est passé

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Je poussai la porte d’entrée laissée entr’ouverte. Je lus dans ce qui aurait pu passer pour une négligence un signe attentif de bienvenue.

Dès le vestibule, je fus emprisonné dans les filets de sa voix. Voix douce et lumineuse, profonde et grave. Voix aux saveurs de miel et aux harmonies de lyre. Voix d’arc-en-ciel et de source, d’envolée de colombes et de vagues éternelles. Voix de brouillards flottant comme une colonie de spectres à la surface des étangs au petit matin. Voix de lucioles illuminant les bosquets à la tombée de la nuit comme des arbres de Noël. Une partition mélodieuse ponctuée de petits rires cristallins, telles des notes frappées sur un rideau de stalactites. Envoûté par ce chant, je me laissai enlever jusqu’au salon d’où jaillissait sa source.

Là, se réjouissaient une trentaine de personnes invitées par Jonas, ce vendredi soir, pour la pendaison de crémaillère du petit appartement blanc qu’il venait de restaurer dans le centre ville historique : amis, confrères, clients… Parmi eux, Ondine.

Ondine me plut tout de suite.

Ne pensez pas que ce fut le profond décolleté de sa longue robe blanche qui retint tout d’abord mon attention, provoqua mon émoi ! Non, ne le pensez pas, car, savez-vous ce que je regarde en premier chez une femme ? 

Son annulaire gauche.

Ondine ne portait pas de bague à l’annulaire gauche. Ni alliance signifiant incontestablement qu’elle serait mariée, ni tout autre bijou coûteux ou fantaisie, indice de la présence dans sa vie d’un homme non officiellement mari mais peut-être encore plus aimé. Rien, même pas une trace discrète due aux premiers rayons du soleil ou à la présence persistante d’un peu d’humidité laissée par le lavage des mains entre la peau et le métal. Elle portait seulement au majeur de la main droite une bague en argent ornée d’un cabochon de corail rouge.

Ce constat établi, je m’autorisai alors à regarder Ondine avec plus d’attention.

Et Ondine me plut vraiment.

Jonas avait eu la bonne idée d’organiser un buffet-repas debout. Il avait dressé contre le mur une table recouverte d’une nappe blanche. Il avait commandé un « buffet de la mer » à un traiteur proche des halles : tartare de saumon, trilogie de poissons fumés, carpaccio de Saint-Jacques, gambas marinées, rillettes de sardines, encornets dans leur encre… Derrière les plats, servis dans des assiettes de porcelaine blanche, s’alignait un assortiment de bouteilles de vins, blancs également : Vouvray rond, Sancerre sec, Pouilly fruité et Menetou Salon fleuri. Curieusement, deux chandeliers à sept branches en cuivre siégeaient à chaque bout de la table.

Oui, Jonas avait eu là une riche idée, vous allez en convenir, car un dîner assis consiste parfois à jouer sa soirée à la roulette russe. A jouer le dîner et sa suite aussi ! Imaginez que vous ayez repéré une belle invitée et que vous fomentiez le projet d’une approche tout à la fois légère et appuyée. Les hasards du plan de table peuvent vous éloigner de votre cible. Vous vous retrouverez au mieux dans le carré de vos amis habituels avec lesquels vous avez tant d’autres occasions de discuter et de plaisanter. Au pire vous serez toute la soirée en garde à vue entre des inconnus carriéristes ou fanatiques, condamné à subir de longues conversations sur les opportunités inespérées des fluctuations boursières, le top ten des meilleures plages corses, l’impératif citoyen d’éteindre la lumière en sortant d’une pièce ou de fermer le robinet d’eau en se brossant les dents. Dans tous les cas, il ne vous restera plus qu’à contempler votre inconnue accaparée à l’autre bout de la table par la conversation de ses voisins. Les attentions que ceux-ci lui porteront, comme la faire sourire et rire, lui parler à voix basse, lui resservir un verre de Sauternes, vous feront grincer des dents de jalousie ou frémir de crainte. Au moment du départ, vous ne pourrez que la saluer poliment comme l’étranger que vous serez resté. « Une autre fois peut-être ? Ce sera avec plaisir. »

Vraiment, oui vraiment, quelle riche idée Jonas avait eue là !

Donc, en entrant dans le salon, j’avais remarqué immédiatement Ondine et sa main gauche dans laquelle elle tenait à portée des lèvres un verre de Sancerre m’avait délivré un signal : Ondine était libre, ou tout au moins s’annonçait-elle disponible ! En trois poignées de mains, une accolade et deux bises, je fus devant elle. Je me présentai par mon prénom en la regardant droit dans les yeux. Elle me répondit par le sien en me souriant. Puis, feignant une nonchalance distinguée, je m’éloignai afin de poursuivre mon tour des invités. J’avais arrêté ma stratégie pour me lancer à l’abordage d’Ondine : me montrer énigmatique par un subtil cocktail de distance et de d’attention. Ce jeu allait l’obliger à s’engager si le trouble provoqué en moi par notre rencontre était partagé. L’appât était jeté.

Quelques minutes plus tard, seconde étape de l’approche d’Ondine, je vaquais le long du buffet au moment le plus propice : lorsque celui-ci, pour quelques instants, n’attire plus personne, verres et assiettes étant encore copieusement remplis dans les mains des invités. Ainsi, je me composais un personnage de solitaire, solitaire malgré l’événement festif jusqu’à en devenir intrigant, mystérieux, ténébreux. Oserais-je : romantique ? Par ce comportement, que je voulais tout en subtilité, je suggérais l’attente ouverte, la place offerte à mon côté. Ondine allait-elle se faufiler jusqu’aux berges du buffet, mordre à l’hameçon ?

Elle le fit !

Je la vis jeter à plusieurs reprise un rapide coup d’œil vers moi, puis s’excuser d’un sourire et d’un geste de la main auprès des deux invitées avec lesquelles elle conversait et se diriger vers le buffet. Le flotteur ondulant à la surface de l’eau n’allait plus tarder à vibrer. Allais-je, lorsqu’il s’enfoncerait soudain, ferrer d’un coup sec puis ramener sans effort mon trophée jusque dans l’épuisette ? Ou le fil se tendrait-il d’un coup, présageant un combat violent dans lequel alterneraient attaques et fuites, assauts et replis, moments d’accalmie et brusques saccades de résistance ? Un combat qui ne cesserait que lorsque l’un de nous deux, épuisé, cèderait et s’abandonnerait à l’autre.

Lorsque qu’Ondine se posa à côté de moi, je m’adressai à elle en la regardant à peine, comme si nous nous connaissions déjà, comme si nous poursuivions une conversation préalablement engagée. Je lui demandai si elle persistait dans le Sancerre ou si elle préférait goûter au Menetou Salon. Je lui conseillai le carpaccio de Saint-Jacques dont la marinade avait été relevée d’airelles et de brins d’aneth. Puis j’ajoutai sur le ton de la connivence « Jonas a déménagé, mais son tableau occupe toujours la place centrale de son lieu de vie. Comme le dit le proverbe, ajouta-t-elle, là où est mon tapis est ma maison. » Nous sommes restés un moment silencieux à regarder avec attention ce tableau. Il m’est si familier qu’il me suffit de fermer les yeux pour qu’il me revienne dans ses moindres détails.

Sur une mer déchaînée, un yacht gîte à tribord, les vagues léchant le franc bord, débordant les haubans et arrosant le pont. « Un Six mètres JI 1905 m’avait précisé Jonas, l’Aston Martin des océans ! » Il en possède un semblable et m’avait entraîné une fois dans une balade en mer, malgré ma phobie de l’eau et ma terreur incontrôlable à voir s’éloigner la côte. Cet après-midi-là s’était miraculeusement révélé pour moi aussi serein qu’un après-midi de contemplation et de méditation dans le jardin d’un temple bouddhiste. Au milieu de nulle part, entre ciel et mer, il avait été l’occasion de confidences sur le virage qu’amorçait la vie de Jonas. L’appartement que nous inaugurions lorsque je rencontrai Ondine représentait une première  étape importante de cette nouvelle route qu’il traçait. « Un vent de force 6, peut-être 7 m’avait-il un jour commenté devant le tableau. » Un homme à l’avant tend avec peine la drisse de la grand-voile en coton d’Egypte, taillée en petits lés verticaux, qui vient d’être arisée. Deux hommes, sans doute les propriétaires car ils sont mieux habillés que l’homme à l’avant et portent des chapeaux rabattus sur les côtés, le fixent du regard, assis inconfortablement dans le cockpit. L’un barre fermement tandis que l’autre borde avec force une écoute Sur le pont ruisselant de l’écume des vagues, se reflètent barre franche, barre d’écoute et palans. Chaque fois que mon regard erre dans le tableau, sautant de détail en détail, il finit par s’arrêter longuement sur le petit bout de cordage, la bosse de ris, à l’extrémité de la bôme, que le pinceau du peintre a dessiné, telle une virgule, fouetté par la tempête.

L’amitié qui me lie à Jonas est née dans ces vents terribles qui bringuebalent nos vies. Nous nous aidons à tenir ferme la barre de nos embarcations.

Nous restâmes ainsi, silencieux à contempler le tableau. J’eus l’impression étrange qu’Ondine s’éloignait, progressivement, presque jusqu’à disparaître. Pourtant, elle était toujours à mes côtés, mais son regard se perdait dans le tableau comme si elle cherchait à y retrouver quelque chose qu’elle seule pouvait apercevoir. Sa peau devenait diaphane, ses mains étaient nouées et les phalanges blanchissaient sous la pression des doigts. Son souffle devenait court. Je craignais qu’elle s’évanouisse.

Interloqué tout d’abord, puis affolé devant cette léthargie qui envahissait Ondine, je ne savais comment réagir. Devais-je la ramener parmi nous en lui effleurant le bras, en l’appelant doucement par son prénom ? Devais-je, quitte à mourir ensuite de ridicule, alerter les invités ? Fort heureusement, elle reprit progressivement des couleurs. « De qui est ce tableau, me demanda-t-elle alors ? Pas de signature, répondis-je remis de mes émotions. C’est un anonyme. Jonas dit qu’on trouvait souvent cette gravure dans les maisons anglaises. Cet exemplaire est rehaussé à la gouache, précisai-je. Une sorte d’ex-voto ? ajouta-t-elle. »

Ex-voto ! La proie avait mordu à l’hameçon. Il ne restait plus qu’à ferrer. Je ne ratai pas l’occasion.

« Vous vous intéressez aux ex-voto ? J’ai chez moi un ouvrage sur les ex-voto de Notre-Dame de la Garde, la Bonne Mère des Marseillais. » Vous vous en doutez, cet enthousiasme soudain pour ces peintures naïves et pieuses échangées avec les divinités en remerciement d’une grâce n’avait rien de bien sincère. C’était mon nouvel appât pour une seconde partie de pêche. « Je peux vous le prêter. Comme tout le monde, vous devez faire un tour au marché le samedi matin. Mais sûrement pas pour y acheter des poireaux ou des côtelettes. Peut-être des fleurs occasionnellement ? Je me trompe ? Non me répondit-elle. Que diriez-vous de prendre ensemble un café à une terrasse, derrière le marchand ambulant de couteaux miracle par exemple ? ajoutai-je. Demain matin, 11 heures, cela vous va ? Oui, répondit-elle. J’y serai, apportez-moi le livre, s’il vous plaît. »

Pour sceller notre engagement, je déchirai un petit morceau du coin de la nappe de papier, griffonnai mon numéro de mobile et le lui tendis. Elle le prit sans un mot.

Voilà comment débuta mon histoire avec Ondine.

La semaine qui suivit notre premier tête-à-tête au marché, au cours duquel je lui remis l’ouvrage, vit progressivement nos échanges changer en nature et s’accélérer en fréquence. Intérêt manifesté en cours de lecture de l’ouvrage le dimanche après-midi par un premier sms (« Captivant, je poursuis ma lecture avec gourmandise ») qui fut l’occasion pour moi d’enregistrer son numéro de mobile. Avis succinct mais pesé le lundi soir après avoir terminé la lecture (« Pertinent dans l’analyse, passionnant dans les détails et superbement illustré. Merci de me l’avoir fait découvrir »). Proposition le mardi matin de restituer l’ouvrage le prochain samedi (« Je vous rends l’ouvrage. Samedi matin ? Même heure, même endroit ? »). Proposition le mardi midi de prendre le temps d’aller à cette occasion se restaurer d’un brunch à la fin du marché (« Que diriez-vous d’un brunch après la terrasse ? »)… Ce fut ainsi tout au long de la semaine, jusqu’au vendredi matin qui termina la série par un sms sans prétexte autre que de se manifester (« Je vous souhaite une bonne journée. A demain »).

Vous constatez ainsi qu’Ondine savait se montrer experte dans l’art de la progression des sms par leur rythme et la nature de leur contenu. Mais comment fallait-il interpréter cette connotation intime que leur donnaient les heures auxquelles elle les adressait, particulièrement en fin de cette première semaine ? 7 heures 06, 13 heures 12, 22 heures 34… Hasard de son emploi du temps ou message de sa part ? Je voulus voir en ces horaires la preuve que la conversation engagée nous avait progressivement accompagnés, à pas feutrés, vers les rives de l’intimité.

Lors de la seconde rencontre au marché Ondine me remit l’ouvrage. Elle le feuilleta une dernière fois, commentant longuement certaines photographies de maquettes ou de tableaux. Je remarquai ses longs doigts, fins et nerveux comme ceux d’une pianiste, lorsqu’elle tournait les pages ou pointait un détail sur une illustration. Alors qu’elle me désignait une reproduction, je fus frappé par la ressemblance entre le personnage central de la scène peinte et elle. Sur la côte, du haut d’un rocher, une femme scrutait les ténèbres au plus profond desquelles une barque de pêche luttait sans espoir contre des flots furieux. Sans nul doute, cette femme, si je l’avais croisée, m’aurait-elle envoûté de sa longue chevelure rousse et bouclée, de ses yeux verts et de sa peau laiteuse parsemée de taches de son. Des cheveux, des yeux et une peau semblables en tout point aux cheveux, aux yeux et à la peau d’Ondine.

A nouveau comme devant le tableau chez Jonas, j’eus l’impression qu’Ondine devenait absente. Elle s’était figée devant une reproduction : un fier voilier pris dans une terrible tempête, à moitié démâté, sombrait. Les vagues s’agrippaient à lui de partout comme les bras de monstrueuses créatures entraînant leur proie vers le fond des océans avant d’y dévorer les matelots. Sur eux cependant, dans un faisceau de lumière descendant de l’au-delà, veillait la sainte Vierge. Je vis les lèvres d’Ondine remuer imperceptiblement comme si elle récitait une prière. Je me penchai vers elle pour m’extraire du brouhaha du marché, avec précaution afin de ne pas risquer de briser l’intimité qu’elle semblait avoir établie avec un interlocuteur invisible, et je l’entendis réciter comme une prière :

« Nul ne sait votre sort, pauvres têtes perdues !

Vous roulez à travers les sombres étendues,

Heurtant de vos fronts morts des écueils inconnus

Oh ! que de vieux parents qui n’avaient plus qu’un rêve,

Sont morts en attendant tous les jours sur la grève

Ceux qui ne sont pas revenus ! »

Puis, comme la première fois, Ondine reprit peu à peu des couleurs, revint à elle, leva les yeux vers moi et, comme si rien ne s’était passé, me tendit l’ouvrage en souriant. « Merci » me chuchota-t-elle.

Comme convenu, nous nous sommes rendus dans un de ces salons de thé sombres dont la décoration tient à la fois de la gravure anglaise et de la tanière d’une communauté hippie. Dans ce décor de tables et de chaises dépareillées, de patchworks encadrés aux murs, de statuettes rococo et de boites à thé entassées sur les étagères, de vaisselle et de linge de table raffinés, Ondine grignota des muffins à la framboise accompagnés de thé au jasmin. Moi, je préférai une part de cheese-cake au citron et un thé au lotus.

Des ex-voto la conversation glissa naturellement vers la peinture, élément déterminant pour notre relation car il provoqua une invitation de la part d’Ondine. Elle me confia souhaiter depuis fort longtemps pouvoir contempler de près Le Radeau de la Méduse au musée du Louvre. « Vous imaginez, cinq mètres sur sept ! Rien à voir avec les petites reproductions auxquelles nous sommes habitués. Etendez le bras, et du bout des doigts vous pourrez fermer les yeux des morts encore ouverts avec effroi sur l’éternité qui les attend. D’une enjambée, vous pourrez rejoindre les survivants et partager leurs tourments, leur agonie, sentir leur sueur… » Elle avait projeté de se rendre à Paris le prochain samedi avec une amie mais celle-ci finalement accompagnait son fils à  un tournoi de tennis pour l’encourager car elle voyait en lui un futur 30/1. Elle me proposa de l’accompagner. Cela signifiait donc qu’elle donnait de l’avenir à notre relation. Au moins sept jours d’avenir. J’acceptai avec enthousiasme.

La deuxième semaine, dans la perspective de cette escapade, nous avons poursuivi nos échanges par des sms composés dorénavant de quotidien anodin et charmant, parfois même romantique : considérations sur la lumière du matin, sur le temps… Souhaits de « bonne journée », de « belle journée », de « journée exhaussant nos désirs », de « journée favorable à nos projets », de « journée riche et ensoleillée », de « journée fructueuse et radieuse »… Cependant derrière cette présence qui s’intensifiait de jour en jour quelque chose de mystérieux planait. Si j’en savais de plus en plus sur les goûts d’Ondine, elle ne m’avait rien révélé de sa vie. Vivait-elle seule ou en couple ? Avait-elle des enfants ? Rien ne transperçait. Ondine restait un mystère.

J’interrogeai Jonas. Puisqu’il l’avait invitée, il devait la connaître. Finalement, il ne savait rien de plus que moi. Il la coachait alors qu’elle accédait aux responsabilités de Directeur Administratif et Financier d’une caisse de retraite des marins professionnels. Ils avaient échangé un jour en fin d’entretien sur l’immobilier ancien, elle lui avait confié son désir de revenir un jour sur Rennes et d’y acheter un appartement dans le centre historique. Il lui avait parlé de son acquisition récente et proposé de profiter de la pendaison de crémaillère pour la visiter. Malgré son désir sincère de m’éclairer, il ne pouvait m’en dire plus.

Lorsque mes amis me questionnaient sur Ondine, je ne pouvais répondre à leur intérêt ou à leur curiosité que par des généralités et des banalités. Leurs questions ne rencontraient en réponse que mon ignorance. Qui était Ondine ? Quelle était sa vie ? Mystère ! Mystérieuse était Ondine, mystérieuse elle restait…

Au début de cette deuxième semaine, nous avons déjeuné pour la première fois ensemble. Ondine m’avait adressé un sms le mardi en milieu de matinée : « Salade fraîcheur en terrasse ? ». Depuis quelques jours en effet, la chaleur asphyxiait la ville et ses habitants. En longeant le soir les murs des immeubles, on se sentait léchés par un souffle chaud emmagasiné dans les pierres tout au long de la journée. Canicule, étuve, fournaise… Nous retrouvions l’usage d’un vocabulaire que nous croyions inutile. En d’autres temps, on aurait organisé des processions, chanté des cantiques, psalmodié des invocations, sacrifié des agneaux ou des vierges afin que le ciel ou les dieux mettent fin à notre supplice.

Nous sommes arrivés en même temps au restaurant où Ondine avait retenu une place en terrasse à l’ombre d’un parasol. Elle était habillée d’une longue robe rayée dont le motif et les couleurs évoquaient une marinière. Je remarquai ses petites boucles d’oreilles en forme d’étoile de mer et son collier de nacre. Elle suggéra une salade du pêcheur et je la suivis dans ce choix. C’était la première fois que nous nous retrouvions sans prétexte autre que l’envie et le plaisir d’être ensemble et j’en fus troublé. Mon trouble semblait partagé car nous en étions déjà à hésiter sur le choix du dessert alors que notre conversation continuait à pasticher le journal de 13 heures : actualité politique et économique, sorties au cinéma, météo… Brusquement, le ciel s’obscurcit et les oiseaux cessèrent de piailler. De lourds nuages de plomb, sombres et épais comme de la fumée recrachée par les cheminées d’usine d’une cité minière écossaise, dessinaient des montagnes menaçantes. D’un coup, le dais du ciel se déchira comme une outre trop pleine et le déluge s’abattit sur la ville. « Toutes les fontaines du grand abîme se rompirent, et les écluses des cieux s’ouvrirent ». Nous fûmes noyés sous les cataractes se déversant du ciel, tonneaux sans fond renversés par des dieux sortis ivres de leur agapes. Sous ce Kärsher céleste, en un instant, la terrasse du restaurant se vida, ses occupants se bousculant vers l’intérieur comme vers arche dérisoire, tels des pécheurs fuyant la colère divine. Je me laissai porter par ce flot humain, puis, une fois à l’abri me retournai vers Ondine qui m’avait suivi. Mais non, Ondine ne m’avait pas suivi. Le spectacle que je vis me cloua sur place de stupéfaction. Au milieu de la rue transformée en torrent, Ondine tournoyait sur elle-même. Elle avait jeté ses chaussures. La pluie collait sa robe sur son corps jusqu’à la faire disparaître, lavait son maquillage, effaçait les boucles de sa chevelure. Elle tournoyait avec la grâce des petites danseuses mécaniques des boîtes à musique. Elle tournoyait, toupie humaine, avec la frénésie des derviches tourneurs. Elle tournoyait les bras grands ouverts et les paumes des mains tournées vers le ciel comme si elle invoquait les puissances supérieures de la nature. Elle tournoyait, la tête rejetée en arrière, la bouche ouverte, se désaltérant avec avidité de l’offrande des cieux. Elle tournoyait, les yeux fermés, riant aux éclats.

Le lendemain, je me réveillai agité et déterminé à en savoir plus. Cette agitation était la conséquence d’un cauchemar dont le souvenir continua à m’oppresser tout le début de la journée. Nous errions ensemble dans Le Louvre à la recherche du Radeau de la Méduse. Soudain, Ondine avait disparu. Je partais à sa recherche à travers le dédale de salles. Saisi par la crainte que le musée ferme et que nous nous retrouvions prisonniers de cet immense cachot, je pressai le pas, accélérant jusqu’à en courir. Le Louvre résonnait du bruit de ma course effrénée. Parfois, la silhouette d’Ondine surgissait comme un ectoplasme à l’angle d’un couloir ou au fond d’une salle, mais s’évanouissait toujours, sourde à mes appels. Epuisé, je me laissai tomber sur une banquette de velours rouge à l’entrée du département des antiquités grecques. Alors que je reprenais mon souffle à grand peine, j’entendis derrière moi un bruit répété, comme si quelqu’un frappait à un carreau. Je me retournai. Ondine était prisonnière d’une vitrine transformée en aquarium. Elle m’implorait du regard de la libérer. J’essayai de soulever le couvercle de la vitrine, je recherchai une quelconque manette qui eût permis de vider l’eau, un tuyau à arracher… Rien ! Je n’osai me saisir d’un objet pour briser la prison de verre, alors qu’Ondine s’agitait de plus en plus, qu’elle semblait hurler mon prénom désespérément, martelant maintenant la vitre de ses poings. Aucun son ne sortait de ses lèvres, seulement des bulles d’air qui remontaient en chapelet à la surface pour y crever. Mais ses yeux, mon Dieu ses yeux ! me fixaient avec un tel effroi que j’en gardais le souvenir vrillé en moi bien des heures après m’être réveillé en sueur.

A l’approche de notre escapade, le projet semblait se profiler de prolonger la journée du samedi en un week-end. Des sms tels que « Il serait dommage de ne pas profiter de Paris by night, ne croyez-vous pas ? » ou « Paris, c’est aussi le charme de la chanson de Dutronc, pourquoi ne pas la vivre ensemble ? » le laissaient entendre à qui voulait bien l’entendre. Et je souhaitais tant l’entendre ! Ondine insistait particulièrement sur son désir de me faire découvrir les fontaines parisiennes : fontaine Saint-Michel, fontaine Molière, fontaine des Quatre Parties du Monde, fontaine du jardin du Trocadéro, fontaine de Mars… Elle récitait ainsi, comme pour elle-même, une longue liste et il me semblait qu’elle m’invitait plus à un parcours initiatique qu’à une visite guidée. Le séjour parisien se présentait sous les meilleurs auspices. Au retour, il se pourrait que nous nous tutoyons !

Toujours est-il que ce matin-là, au réveil, je souhaitais percer le secret d’Ondine. Tout au moins calmer mon appétit par un premier indice ! Un stratagème me vint à l’esprit.

J’avais remarqué lors de notre repas, après l’épisode de l’orage, que, si je règle toujours en liquide, Ondine paye par chèque. Je l’avais laissée s’acquitter de sa part, comme elle l’avait souhaité, ce qui signifiait que je détenais d’autres arguments pour la séduire que le minable « Laissez, laissez, c’est moi qui vous invite ! ». Prendre l’initiative d’un nouveau déjeuner (« Envie de bavarder avant Paris ? Une brasserie populaire, cette fois ? ») fournissait l’occasion rêvée pour réaliser mon stratagème à condition de la convaincre, malgré la chaleur revenue, de déjeuner à l’intérieur et à l’heure appelée par les restaurateurs le « coup de feu ».

Je lui avais donné rendez-vous dans un petit restaurant du côté des halles. La foule des clients était déjà arrivée et le patron nous proposa une table tout au fond de l’arrière-salle. Parfait ! Je commandai une salade lyonnaise arrosée d’un ballon de Regnié qui convenaient parfaitement à l’ambiance du lieu. Ondine préféra une poêlée de Saint-Jacques sobrement accompagnée d’une eau pétillante. Elle leva son verre en direction de la lumière, le fixa longuement et me murmura : « Vous aviez remarqué tous ces arcs-en-ciel dans ces bulles ? Où vont-ils, lorsque les bulles éclatent ? »

A nouveau, nous avons bavardé de tout et de rien : des livres dans lesquels nous étions actuellement plongés, d’un reportage passé en fin de semaine à la télévision, d’un film sorti le mercredi… Mais l’intimité qui s’était installée entre nous saillait sous la banalité de nos propos. Les deux cafés serrés bus, nous avons partagé l’addition, Ondine réglant par chèque et moi en liquide, puis nous sommes sortis. Une fois sur le trottoir j’ai fait mine de fouiller dans mes poches et me suis exclamé « Mon portable ! J’ai dû le laisser sur la table ! Attendez-moi, je reviens ! » Heureusement, le garçon n’avait pas encore eu le temps de desservir en raison de la foule des clients et l’arrière-salle représentait le lieu idéal pour commettre mon forfait en toute quiétude. Je me saisis du chèque d’Ondine et mémorisai rapidement l’adresse : 14 chemin de la Roche Blanche dans une petite commune à une heure de route, au bord de la mer. Pour retenir le nom de la commune, pas de souci car il m’était familier. 14 comme les sept nains des contes des deux frères Grimm, donc comme sept fois deux. Roche Blanche comme les cimes enneigées au plus près du ciel bleu que j’espérais atteindre un jour dans cette relation avec Ondine. Je pouvais retourner la rejoindre et annoncer l’air soulagé : « Tout va bien, je l’ai ! » Nous nous sommes quittés en nous confirmant l’heure et le lieu du rendez-vous du samedi matin : quelques minutes avant le train de 9 heures 05, en haut des escaliers menant au quai.

J’étais dorénavant en possession d’un premier indice : l’adresse d’Ondine. Je décidai de laisser passer le week-end parisien et, si aucune information ne m’était alors livrée, de dénicher le terrier de ma belle inconnue afin de tenter d’en savoir plus.

Il n’y eut pas de week-end parisien.

Le vendredi en fin d’après-midi je reçus un sms : « Ai pris froid. Plus de voix, fièvre. Désolé pour Géricault et pour vous. Rentre à la maison et reste au lit ce we. Vous recontacte semaine prochaine ».

Il me fallait savoir ! Il me fallait savoir tout de suite ce qui se cachait derrière ce sms ! Alors je décidai de débusquer Ondine. Identifier les sentiments à l’origine de cette décision serait complexe. J’étais tout à la fois déçu de l’annulation, intrigué par sa soudaineté, chagriné de la savoir malade, malheureux de l’imaginer seule pendant le week-end dans cet état auquel devait venir s’ajouter sa propre déception. Mais j’étais particulièrement étonné et blessé du report de toute nouvelle à la semaine suivante alors que nos échanges de sms quotidiens n’excluaient pas les week-ends. Y avait-il aussi une pointe de suspicion de ma part ? Flairais-je le mensonge ? Supputais-je l’entourloupe ? J’étais envahi de doutes et de craintes. Alors, je décidai, pour mettre fin à mon supplice, d’aller frapper à sa porte tel un prince charmant sur son cheval blanc volant au secours de sa dulcinée séquestrée par un ogre. Et de lui déclarer : « J’étais tant inquiet pour vous, que ma raison n’a pu contenir ma passion ! »

J’ai attendu la fin d’après-midi du samedi. Agir dès le vendredi soir eut été inconvenant en cas de maladie réelle et surtout m’aurait fait passer pour un être impulsif. Le samedi matin n’eut pas été mieux car, toujours dans la même hypothèse favorable à mes souhaits, elle devait se reposer au lit. Le samedi en fin d’après-midi apportait encore la preuve de mon inquiétude et de ma passion, ce que le choix du dimanche, même matin, n’aurait pu faire. Le samedi en fin d’après-midi présentait donc tous les avantages. J’optai pour le samedi après-midi.

Mon GPS m’a guidé jusque devant le 14 chemin de la Roche Blanche. Sans lui, aurais-je trouvé ? Passé la sortie de la commune, il fallait encore suivre un long chemin bordé de haies, contourner un étang, virer à droite derrière un calvaire. Subitement, la maison d’Ondine surgissait, derrière un haut mur rongé de lichen. Une lourde demeure de pierres à la façade envahie par le lierre. Les huisseries étroites étaient peintes en bleu, couleur qui éloigne les mauvais esprits loin des maisons du bord de mer. On devinait un grand jardin derrière une haie sauvage. De la route, il m’était impossible d’y percevoir un quelconque indice de vie familiale, balançoire (premier niveau d’alerte : jeunes enfants dans tous les coins !) ou barbecue (second niveau d’alerte : mari en vue !). Passé le portail passablement vermoulu, je suivis jusqu’à la porte d’entrée l’allée de petits cailloux blancs et de coquillages concassés qui permettait de se frayer un chemin au milieu d’une pelouse truffée de mauvaises herbes et dont la seule décoration était un petit bassin envahi par les nénuphars. Je sonnai. Un carillon retentit. 

Un homme m’a ouvert. La quarantaine des publicités pour voiture familiale ou placement en assurance-vie. Un type d’emblée sympathique. Il m’a regardé en souriant derrière ses lunettes cerclées. Je suis resté quelques secondes silencieux. J’ai entendu derrière lui une voix demander : « Qui est-ce, Lapin? » C’était la voix d’Ondine. 

Je suis entré.

Qu’allez-vous imaginer ? Que je suis entré en fracassant la porte ou le nez de Lapin ? Non ! J’ai tendu la main à Lapin et lui ai dit : « Bonjour, je suis Guy Le Cloadec, l’attaché parlementaire de votre député. Je me permets de passer chez les habitants de sa circonscription, qu’il m’a demandé de saluer de sa part. Nous souhaitons nous entretenir avec chaque électeur. Recueillir son avis sur les mesures que nous mettons en œuvre. Recueillir aussi ses suggestions, ses idées qui pourraient contribuer à enrichir notre programme… Pouvez-vous m’accorder quelques instants ? Avec plaisir, entrez donc !  a répondu Lapin. »  Puis il m’a précédé vers le salon en m’indiquant d’un geste de la main le canapé dans lequel il m’invita à prendre place.

La maison d’Ondine était curieusement sombre et lumineuse. Sombre car la lumière du jour peinait à y pénétrer par les fenêtres étroites et rares. Lumineuse cependant par l’impression de vie qui se dégageait de ce bric-à-brac digne de la réserve d’un brocanteur. Malgré ce fouillis qui régnait, cette maison était décorée avec goût, mêlant par ses meubles et objets les époques et les styles. Une maison chaude par le bois, authentique par la pierre, pleine de recoins qui devaient receler d’étonnantes surprises comme dans les romans d’aventures pour enfants. Plus qu’une maison, c’était un toit, un foyer. Les occupants des lieux semblaient apprécier particulièrement le monde de la mer, si j’en jugeais par la décoration. Un grand aquarium apportait de la vie par le ballet de ses poissons stupéfiants dans leurs formes et leurs couleurs. Deux toiles d’un peintre de la marine représentaient pour l’une un cap-hornier à trois mâts pris dans les glaces et pour l’autre un croiseur à quai au pied des remparts malouins. Les murs étaient ornés d’instruments en cuivre : boussoles, sextants, compas… Un filet de pêcheur bleu aux flotteurs de liège dégringolait du plafond derrière un scaphandre. 

Ondine, sans doute intriguée par la visite, est apparue dans l’encadrement de la porte de la cuisine. A ma vue, elle s’est figée, a amorcé un mouvement de recul, mais finalement, pressentant sans doute que son attitude pourrait sembler étrange à Lapin, s’est avancée et m’a tendu la main. Nous nous sommes regardés dans les yeux. Après avoir murmuré « Bonsoir », elle a brusquement fait demi-tour pour s’enfuir trouver refuge sans doute sous le réfrigérateur ou derrière le four micro-ondes. Je pressentis que le regard que nous venions d’échanger serait le dernier de notre histoire.

« Vous prendrez bien un verre ? » m’a proposé Lapin. J’ai accepté. Nous avons bavardé longuement, lui calé dans un fauteuil club usé qui devait être son siège attitré, moi confortablement installé dans un canapé en velours sable. Lapin partageait bon nombre de mes convictions. Il avait tout d’abord affirmé sa considération pour le dévouement des hommes politiques de terrain, louant leur abnégation et les encourageant à mépriser les dérisions et calomnies dont ils sont en permanence l’objet. « Que serait la démocratie sans vous ? » s’exclama-t-il et je m’attendais à ce qu’il prolonge par « Vous, les obscurs, les sans grade… » ! Nous avons échangé sur la nécessité d’offrir aux jeunes un avenir, aux seniors (je notais qu’il ne disait pas « aux vieux ») un fin de vie digne, aux femmes le choix de leur vie de femme, aux usagers de la SNCF des trains à l’heure particulièrement au moment des grands départs en vacances. Nous avons échangé sur l’Europe, la protection de l’environnement, l’entreprise et l’emploi, le Moyen-Orient, l’argent et le sport… A lui seul, Lapin eût été une banque de données intarissable pour des sujets de culture générale à un concours de la Fonction publique. Plusieurs fois, il invita Ondine à nous rejoindre : « Viens ma chérie, il manque l’opinion d’une femme dans nos échanges, n’est-ce pas Monsieur ? Certainement, approuvais-je vigoureusement, les femmes sont hélas tellement rares dans la vie politique ! » Mais à chaque fois Ondine, du fond de la cuisine d’où parvenaient des bruits d’ustensiles, répondait que « dans un instant oui, mais quelque chose à finir avant… »

Après la politique, nous nous sommes égaillés sur les chemins de la culture : musique, cinéma et… peinture ! Là aussi Lapin se montrait de bonne compagnie. Une conversation de chez le coiffeur, sans saveur ni odeur, mais un coiffeur chez qui on feuilletterait Télérama et Courrier International au lieu de Closer et Gala. Les enfants sont venus me saluer avant de monter faire leurs devoirs. J’en comptais trois, encore des extraits d’une publicité pour voiture familiale ou assurance-vie. Lapin me les présenta : Noé, Ophélie et Marine.

Je n’avais pas vu le temps passer. La pénombre commençait à envahir la pièce, il était temps de prendre congé. Je reposai mon verre et dis à Lapin tout le plaisir que j’avais eu à passer cette soirée en sa compagnie. Je l’ai félicité pour sa maison et le bon goût de sa femme. « Cela fait du bien, dans une époque comme la nôtre où les valeurs se perdent, de rencontrer une famille aussi harmonieuse que la vôtre ! » J’allais regretter Ondine car nous aurions formé un couple harmonieux. Mais j’allais aussi regretter Lapin car j’aurais eu beaucoup de plaisir à bavarder avec lui, autour d’un verre, lorsqu’il aurait raccompagné les enfants à la maison un dimanche soir sur deux.

Cependant, avant de quitter définitivement les lieux et de tourner la page, j’avais une dernière question à poser à Lapin. Je lui demandai, sous prétexte de terminer notre entretien et de pouvoir compléter le compte-rendu de ma visite, de me confier sa profession. Il me répondit qu’il était chercheur, que sa discipline était l’halieutique et qu’il était spécialiste de la biomasse des poissons tropicaux. Je feignis de me montrer vivement intéressé et lui demandai si ses recherches le conduisaient à de fréquents déplacements de par le monde. Un dernier espoir m’habitait, sait-on jamais ! Les poissons tropicaux ne doivent pas nager dans la Garonne. Des absences prolongées auraient pu offrir des perspectives intéressantes, finalement. « Hélas, non, me répondit-il… Et c’est d’ailleurs un frein pour ma carrière, mais il m’est très difficile de m’absenter pour des missions sur le terrain ou même pour participer à des colloques, donner des conférences, enseigner dans des pays étrangers. » Je pris un air navré et lui demandai les raisons de ces difficultés. « C’est un peu difficile à expliquer reprit-il, mais ma femme a, disons qu’elle a des comportements parfois un peu étranges. Je crains que dans ces cas-là, si je ne suis pas avec elle, je crains qu’elle ne se mette en danger… Je préfère rester auprès d’elle afin de la protéger. » J’insistai, simulant cette fois-ci l’inquiétude douloureuse : de quels comportements étranges s’agissait-il ? Elle avait pourtant l’air, ajoutai-je, si j’en jugeais pour ne l’avoir que peu aperçue ce soir, d’une femme épanouie !

Lapin devint soudain sombre. Il se leva, me sembla légèrement voûté, et se dirigea vers la chaîne Hi-Fi, mit un CD de chants de marins qui auraient fait fondre en larmes toute la parade du Cirque Pinder :

L’âme de nos marins plane sur l’océan

Je l’ai vue ce matin sur l’ail’ d’un goéland

Ell’ s’enferme le soir sur les îl’s endormies

Protégeant les secrets qui entourent leur vie.

Lapin vint s’asseoir sur le canapé. Il inclina le buste vers moi, jeta un coup d’œil derrière lui, en direction de la porte de la cuisine, comme pour vérifier qu’Ondine ne risquait pas de nous entendre. Toute la jovialité dont il avait fait preuve pendant la soirée avait disparu. Son visage était grave. La pénombre, qui drapait maintenant la pièce, creusait ses rides et soulignait ses cernes. Je décryptai dans ses yeux un mélange de tristesse et de crainte, pire, de chagrin et d’effroi. Il se pencha plus encore jusqu’à ce que ses lèvres se porte au niveau de mon oreille. Puis dans un souffle il murmura : « J’ai peur que ma femme ne soit une sirène. »

* * *

Author: François Marie Ferré

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