des nouvelles de fmf

L’angardian

| 0 comments

Les bars sont des concentrés d’humanité.

S’y rencontrent, mêlent, entremêlent, des hommes venus des quatre coins des émotions et des opinions.

Tous, par des chemins différents, sont arrivés là pour vider leurs verres et leurs cœurs.

Serait-il possible que, parmi eux, se cachent, ou s’égarent, certains soirs, des êtres venus d’ailleurs ?

Je ne veux pas parler de visiteurs d’une autre galaxie.

Je ne vais pas vous conter une histoire de soucoupes volantes, de petits hommes verts. Pas aujourd’hui.

Par « venus d’ailleurs », je veux dire « venus de l’au-delà ».

Oui, des êtres venus de l’au-delà !

Me croirez-vous si je vous dis qu’un soir…

Me croirez-vous si je vous dis qu’un soir, il me fut donné à moi, Magic Franky…

Oui, me voici à nouveau devant vous, Mesdames et Messieurs, cher public, moi, Magic Franky !

Vous vous souvenez de cette soirée mémorable que je vous ai narrée, soirée mémorable, une veille de Noël, dans un bar du côté d’une gare ? Bilbo, la vie taille 42…

Ce soir, je vais ouvrir une nouvelle fois, pour vous, ce merveilleux livre de la vie que sont les bars, et vous en offrir une de ses plus belles pages.

Attention, Mesdames et Messieurs, cher public : l’incroyable, la stupéfiante, la merveilleuse histoire de l’inconnu en blouson de cuir !

C’était toujours dans ce bar, ce bar du côté d’une gare.

Comme d’habitude, ce soir-là, je fis mon entrée de façon remarquable et remarquée : je poussai la porte avec majesté, saluai l’assemblée d’un geste ample qui fit virevolter ma cape, déposai sur le comptoir mon chapeau haut-de-forme et ma canne à pommeau d’argent. Comme d’habitude, le patron déposa devant moi mon verre de mélé-casse. C’est ainsi que l’on honore les célébrités dans un bar de bonne tenue. On se garde bien de leur demander « Qu’est-ce que je vous sers ? » comme au commun des mortels. Leur boisson fait partie de leur image, de leur notoriété, et quel tailleur demanderait à Thierry Ardisson la couleur qu’il souhaite pour son nouveau costume ? Et même, pour ces célébrités, spécialement pour elles, le patron aura mis un point d’honneur à quérir les ingrédients propres à satisfaire au mieux leurs goûts originaux et raffinés. C’est ainsi que ce patron, un peu bougon mais bien bon au fond, ressuscita à ma demande une boisson ancienne que je suis l’un des rares à savoir encore apprécier : le mélé-casse.

Ce soir-là, mesdames et messieurs, ce bar-là sommeillait. Quatre joueurs de belote autour d’une table, deux clients au comptoir, trois avec moi. Et le patron. Si vous me demandez des nouvelles des figures qui vous sont déjà connues, je vous dirai que seul Gros Bébert était présent. Bien calme d’ailleurs, sans doute en raison de l’absence de ses amis. Monsieur Plumier était retenu par l’assemblée générale de son club de généalogie. Tournesol était resté cloîtré chez lui, tout absorbé par l’écriture d’un poème, sur le thème de l’enfance, qu’il préparait en vue d’un concours. En ce concerne Gustave, la raison qu’il avait donnée pour son absence nous avait semblé particulièrement floue et nous ne l’avions pas retenue.

J’occupais donc ma place, toujours la même, dans le retour entre l’angle du comptoir et le mur, et je commençais à siroter mon mélé-casse en me disant que la soirée allait être bien calme. Peut-être les joueurs de belote allaient-ils m’offrir un remake de Pagnol, certes l’accent en moins. C’était tout ce à quoi je m’attendais.

Et pourtant !

La radio, allumée toute la journée sur la même station, diffusait une chanson de Charles Aznavour. Je la fredonnais à mi-voix : je m’voyais déjà, en haut de l’affiche, mon nom en…, et, ce faisant, mon attention se porta sur le consommateur en blouson de cuir, face aux pompes à bière, à portée de coude de Gros Bébert. Il était le seul visage inconnu de la soirée. Un voyageur en attente de sa correspondance ? Un intérimaire logeant provisoirement dans un hôtel bon marché du quartier? Un égaré ayant dérivé, de bistrot en bistrot, depuis le centre ville jusqu’à échouer là ?

Imaginez…

Imaginez un type au premier abord assez quelconque. Des cheveux frisés, blonds et un peu longs. Un blouson de cuir, je vous l’ai déjà dit. Un peu râpé, le blouson. Comme le type. Un jeans, des Santiags. Un look mi-étudiant mi-brocanteur. Seul signe que l’on puisse retenir pour lui donner une particularité : une bosse semblait poindre sous son blouson, certes discrète, rien à voir avec celle de Quasimodo, mais que soulignait sa façon de se tenir assis sur le tabouret, penché sur le comptoir. Malgré la modestie de sa mise et son allure fatiguée, il émanait de cet inconnu quelque chose de lumineux et d’apaisant à la fois.

Visiblement, l’inconnu n’allait pas bien.

Chagrin d’amour ?

Perte d’emploi ?

Il n’allait pas bien du tout, quelle que soit la raison.

Un type qui ne va pas bien, ça se repère dans un bar au premier coup d’œil. Un peu tassé sur lui-même, il fixe son verre. Ses lèvres bougent imperceptiblement, une brève onomatopée lui échappe parfois. Mais, il semble réserver ses confidences pour la coupelle de cacahuètes et bretzels mélangés.

Qui d’entre nous trois, Gros Bébert, le patron ou moi, allait engager la conversation avec lui ?

Gros Bébert le regardait du coin de l’œil.

Allait-il lancer : « Ca se rafraîchit. C’est pas la belle saison qui s’annonce » ? Une entrée peu originale mais souvent payante.

Le patron essuyait ses verres en le regardant d’un air absent.

Allait-il lancer : « Vous êtes de passage ? » Une entrée pouvant rester, si on le souhaite, dans le registre professionnel.

Et moi, que pouvais-je lui dire ?

Nous n’eûmes pas à décider. Il le fit pour nous.

« Putain d’éternité, laissa-t-il échapper.

– Pardon ? dit le patron.

– Scusez, je parlais pour moi.

– Y’a pas de mal, dit le patron.

– Pas toujours facile, la vie, crut bon d’ajouter Gros Bébert.

– Si ce n’était que la vie…

– Que la vie ? répéta en écho Gros Bébert.

– Ouais, tu as bien entendu : si ce n’était que la vie ! »

Le tutoiement utilisé d’entrée envers Gros Bébert l’annonçait : l’inconnu était prêt à s’épancher. Et, effectivement, il s’épancha. Ainsi, il nous fut donné d’entendre la plus incroyable des confessions qu’aient jamais recueillies un bar, son patron et ses clients, ses pompes à bière et ses carafes Ricard.

Mesdames, Messieurs, cher public, cette incroyable confession de l’inconnu en blouson de cuir, avec la petite bosse dans le dos, la voici !

« De quoi tu te plains, toi ? reprit l’inconnu sans toutefois regarder franchement Gros Bébert. De ta vie ? Qu’est-ce qu’elle a de si moche, ta vie ? Au pire, une femme et des gosses qui te la pourrissent, ta vie. Un patron aussi. Et quand bien même, tu as été condamné à combien ? 80 piges ? 90 au maximum ? Tu vois, moi, quand j’allume une cigarette, le temps que flambe l’allumette et c’est toute ta vie qui est passée. A perpet’, comme vous dites en bas, à perpet’ j’ai été condamné. Alors, ma galère, elle n’est pas près de se terminer. Tout ça pour une petite erreur, une broutille. Un parcours sans faute, j’avais fait. Un parcours dont on allait parler dans les écoles, qu’on allait étudier comme un modèle.

-Tu bosses dans quoi ? demanda Gros Bébert, désarçonné par ces propos. Ou tu bossais…

– La protection rapprochée. Je ne peux pas t’en dire plus.

– Garde du corps ?

– Un peu, si tu veux, mon neveu.

– Des hommes politiques ? Des people ?

– Un peu de tout. Un pharaon. Il y a eu aussi un éleveur de brebis du Péloponnèse, un cordonnier au fond des traboules. Ce serait trop long de te faire la liste. Et j’ai dumal à me souvenir de tout le monde, depuis le temps !

– Garde du corps pour Pharaon, on pourrait encore comprendre, mais pour éleveur de brebis, tu te fous de nous !

– Tu n’as jamais frôlé la mort, mon gros ?

– Si, répondit Gros Bébert tellement interloqué par la question qu’il ne releva pas l’allusion à son embonpoint, ce qu’il eût fait avec vigueur dans une autre occasion.

– Tu n’as jamais senti ta dernière heure arriver ? Et quand tu as compté tes abattis et que tu étais tout surpris de te retrouver entier, tu as pensé à quoi ?

– Que j’avais eu de la chance. Que ce n’était pas le jour.

– Et voilà, tous les mêmes ! La chance, le hasard ! C’est bien la peine qu’on veille sur vous, qu’on se donne tant de mal pour…

– Eh, tu ne vas pas me dire que les types comme moi peuvent se payer des types comme toi pour veiller sur eux, des gardes du corps ?

– C’est gratuit. Les types comme moi, c’est gratuit.

– C’est ça, gratuit avec les Ray-Ban et l’oreillette fournies ?

– Je ne suis pas un garde du corps banal !

– Et qu’est-ce que tu as de si particulier ? »

Quand on boit, il y a toujours un moment où il faut savoir s’arrêter dans les tournées comme dans les confidences. Après, c’est trop tard ! Visiblement, l’inconnu en blouson de cuir était parvenu à ce moment-là. Comme beaucoup, comme souvent, sans doute le chagrin ou le secret étaient-ils trop lourds à porter seul et était-il venu les partager dans ce bar-là, ce soir-là.

« Je suis angardian, bredouilla-il.

– Tu dis ? angarquoi ? s’étonna Gros Bébert.

– Ange gardien, an-ge-gar-di-en, articula-t-il. Je veille sur les gens. Le jour où tu as échappé à ton accident, quand ton trente tonnes a évité la Clio rouge qui arrivait à contresens sur l’autoroute A 71 entre les sorties de Salbris et de Lamotte-Beuvron, à hauteur de l’aire de repos de l’étang du Marras…

– Comment tu sais ça ?

– Je le sais. Ce n’était pas le hasard, ce n’était pas la chance. C’était ton ange gardien. C’est lui qui a donné le coup de volant au dernier moment. Tu es né un 22 janvier…

– Comment tu sais ça ?

– Je le sais. Un 22 janvier. Ton ange gardien, c’est Umabel. Je le connais bien, Umabel. Sérieux, consciencieux.

– C’est curieux. Je ne voyais pas les anges gardiens comme ça, comme toi. J’imaginais des types avec…

– Je sais, des aubes blanches, des ailes dans le dos, une auréole sur la tête.

– C’est ça !

– C’est possible aussi. Ca m’arrive, au bureau, l’aube et l’auréole, mais pas quand je vais boire une bière chez les mortels.

– Et tu fais quoi, justement, là, à part boire une bière ?

– Rien, je bois une bière.

– Ca n’a pas l’air d’aller bien fort. J’imaginais les anges gardiens…

– Je sais, roses, souriant béatement en écoutant du grégorien.

– Quand j’étais môme, dit le patron, pour ma communion, j’avais reçu une image avec un ange gardien pour marquer les pages de mon livre de messe. Un ange gardien qui veillait sur un enfant malade. De longs cheveux, de grandes ailes, il souriait.

– Si tu crois tout ce que racontent les curés, tu n’es pas sorti de l’auberge, le limonadier. Les anges ne sont pas toujours roses et leur vie non plus. Si je te disais…

 – Dis toujours, insista Gros Bébert sérieusement appâté. »

L’inconnu en blouson de cuir resta silencieux encore quelques instants, regardant avec attention son verre vide, le faisant tourner dans sa main. Puis, il le tendit au patron, et reprit, en fixant Gros Bébert dans les yeux.

« J’ai eu une belle carrière, crois-moi. Que des beaux dossiers sur lesquels j’ai exprimé toutes mes compétences mais aussi tout mon talent. Moi ma spécialité, c’est l’amour et l’amitié. Mais, je fais aussi dans la chance, la bravoure. Si un jour tu as besoin de chance ou de courage, appelle-moi. Vraiment, une belle carrière ! Mon premier beau dossier a été ce pharaon : Amenemhat Senebef. Certes, il n’est pas connu et il ne régna que quatre ans, mais un pharaon quand même ! Tu connais l’Histoire de France, mon gros ? Père, gardez-vous à droite, père, gardez-vous à gauche ? La bataille de Poitiers ? Ton instit te disait que c’est le fils qui a protégé le père ? Foutaise, c’était moi, son ange gardien ! C’était moi qui le guidais au milieu de la mêlée. Je sais, je n’ai pu lui épargner ni la capture ni la rançon, mais je l’ai sorti de là sans une égratignure. Et Fānch Leguyader ! Le 10 avril 1912 il s’apprête à embarquer sur le Titanic, à Cherbourg. Il a entrepris de quitter sa Bretagne pour aller faire fortune en Amérique. On annonce du retard au départ du transatlantique et Fanch Leguyader entreprend de tuer le temps en fêtant son départ avec ceux qui resteront à quai. Et il boit, il boit !

– Ca, le Breton est travailleur mais buveur, acquiesça le patron.

– Il boit tellement qu’il finit par s’endormir sur la table, ivre mort. Quand il se réveille, le Titanic est déjà au loin. Tu connais la suite.

– Coup de chance ! s’exclama Gros Bébert !

– Tu recommences avec ta chance, mon gros ? Celui qui buvait avec lui jusqu’à plus soif pour le retenir à quai, c’était moi ! Il en a fallu des bolées de cidre pour qu’il s’endorme ! Et je ne te raconte pas mes dossiers menés de main de maître pendant la guerre de Troie, les croisades, la Révolution Française, l’épopée napoléonienne, la Grande Guerre… Je viens d’en terminer un il y a deux mois : c’était de la balle atomique ! Un académicien mort à 101 ans dans son sommeil. Pas un blème : enfance à Neuilly, Normale Sup’, femme avec particule et château de famille dans le Perche, prix littéraires et plateaux télé ! Du billard ! J’en ai pris du bon temps tout au long de ces siècles ! Avec mes collègues, on en a fait des fêtes pour arroser nos succès ! Je me souviens, un soir avec Mebahel et Lèzalel…

– Vous vous appelez tous comme ça ? plaisanta Gros Bébert. Tu as aussi des collègues qui s’appellent sauce béchamel, petit papa Noël, Babybel ou Tour Eiffel ?

– Je parlerai de toi à Haaiah. Il est d’une autre division mais je le connais bien. C’est un spécialiste de la finesse. Il fera quelque chose pour relever le niveau. Il y a deux mois, le boss m’a appelé.

– Vous avez un patron ?

– Un boss par secteur. Moi, c’est Raziel, responsable de la troisième division des Chérubins. Il m’a reçu dans son bureau, au 32ème étage. Un bureau tout blanc : plafond, murs, moquette, meubles… Tout blanc lui aussi : les cheveux et la barbe, les sourcils, le costume, même la cravate et les chaussures. A la fin de chaque dossier nous lui présentons un bilan et il nous confie une nouvelle mission. Nous avons aussi un entretien d’évaluation tous les millénaires. C’est à ce moment-là que notre carrière peut changer de dimension, passer de la protection du tout venant à celle du gratin. Le boss m’a félicité pour l’académicien que j’avais su tenir éloigné de l’adultère et des cabinets ministériels. Il m’a dit : nous allons vous confier une mission d’une extrême importance. Vous avez déjà eu affaire avec les hautes sphères du pouvoir, n’est-ce pas, avec ce pharaon de la XIIIème dynastie ? Un chef d’état vient de convoler en secondes noces. Sa nouvelle épouse attend un enfant pour dans trois mois. Il conviendra d’accompagner cet enfant et de faire en sorte qu’il réalise le souhait le plus cher à son père : lui succéder dans quelques décennies. Etablir une dynastie républicaine, en somme. Pour cela il faudra le protéger des coups tordus de la politique : manœuvres en coulisses dans les congrès, trahison des amis, rumeurs dans les médias. Il faudra également qu’il fasse preuve de finesse dans la stratégie autant que dans la tactique, qu’il sache louvoyer tout en paraissant déterminé. Vous êtes indéniablement l’ange de la situation. Mais d’ici cette naissance, rendez-moi un service, mon cher Haziel. Oui, il m’a appelé mon cher Haziel. J’ai, là, un cas dont Aladiah a du mal à se tirer. Il a des soucis en ce moment avec ses protégés, qui curieusement, se trouvent tous en situation délicate : une chanteuse disco déclinante, un député du Var, un mineur chilien, un transsexuel iranien…

– C’était un dossier difficile? demanda Gros Bébert soudain pris de passion pour le métier d’ange gardien.

– Non, bien au contraire, facile. Une jeune femme : un mari inattentif, le chômage, deux enfants perturbés. A l’école, on traite ce type de situation dès la première année en TD.

– Et alors ?

– Alors, la procédure est connue. Ecrite comme une partition de musique. De la routine. Dans un premier temps : le mari. Une liaison avec sa secrétaire, elle tombe enceinte, il n’a d’yeux que pour le ventre rond et s’enfuit pétri de culpabilité. Libre ! Dans un deuxième temps : le travail. J’attire son attention sur une petite annonce, je l’accompagne à l’entretien de recrutement avec le DRH et lui glisse toutes les bonnes réponses dans le creux de l’oreille. Embauchée ! Dans un troisième temps : les enfants. L’orage conjugal dissipé, un nouvel équilibre trouvé entre père et mère, les voici capables tout à la fois de mettre la table, ranger leurs chambres, faire leurs devoirs, limiter leur consommation de Facebook. Puis les finitions, avec une bonne base, ça va vite : un appartement qui se libère comme par magie dans le quartier, une voiture gagnée à une tombola. Jusque-là un sans faute.

– Elle avait tout pour être heureuse, ta bichette.

– Oui, mais il restait encore à trouver le prince charmant pour que le pack bonheur soit complet.

– Elle était mignonne, ta poulette ?

– Superbe, tout à fait dans vos goûts, à vous les hommes d’en bas. Brune, la peau mate, un regard perçant et tendre à la fois, toute en longueur.

– Alors, ça devait rappliquer comme des matous au printemps, les mecs ?

– Je lui en ai présenté des bien, des très bien même ! Grands avec des cheveux, bronzés avec des coupés-cabriolets, des dentistes sans enfants, des avocats classés au tennis. Des cocktails de chippendales et d’agrégés de grec ancien. J’avais mobilisé l’artillerie lourde : des canons, des blindés. Mais, non, elle les refusait tous. Elle tenait des propos dont je n’arrivais pas à la faire démordre comme quoi tous les mêmes, bien toute seule, les enfants d’abord…

– T’aurais dû me la présenter. Moi, je te l’aurais comblée ta cendrillon.

– Je ne crois pas, non ! Mais j’ai eu une idée : puisque c’était les hommes qui ne l’attiraient plus, je lui ai fait rencontrer une femme. Aussi blonde qu’elle était brune. De grands yeux verts, des formes soulignées sans exagération dans les pleins et les déliés, une peau veloutée, une voix mélodieuse. La déesse de la sensualité descendue parmi vous, les mortels. J’ai organisé un coup de foudre classique, dans un bus : les regards qui se croisent, le hasard, croient-elles ! qui fait le reste. Tout s’est déroulé au-delà de mes espoirs. Je n’avais pas seulement composé un couple, je n’avais pas seulement rapproché deux âmes sœurs, j’avais déniché deux âmes jumelles, séparées il y a fort longtemps, réincarnées dans deux corps et auxquelles j’avais permis de fusionner à nouveau, de retrouver l’unité qu’elles avaient initialement connue !

– Les deux moitiés d’orange !

– Des âmes gémelles, je préfère. Des âmes gémelles ! Un coup rare, très rare, exceptionnel même dans la carrière d’un ange gardien. Je me voyais déjà recevant les félicitations d’un boss époustouflé par tant de talent et d’intuition. Ce fut immédiatement le menu Passion XXL, le bonheur en première classe. Eloïse et Abélard version homo. Tout le monde était heureux, le couple, les enfants, les voisins… Elles auraient eu un poisson rouge, il aurait fait des cabrioles de dauphin dans son aquarium, un hamster, il aurait fait tourner sa roue avec une allégresse décuplée, tu branchais une turbine et il illuminait l’Arc de Triomphe. Et… »

Nous étions tous, dans ce bar-là, ce soir-là, comme figés, tant de stupeur devant cette stupéfiante rencontre que d’impatience dans l’attente de la suite. Joueurs de belote, patron, Gros Bébert. Nous étions suspendus aux lèvres de l’inconnu, craignant de le troubler et de rompre son incroyable confidence. Le bar était devenu un musée de cire. On aurait pu en changer l’enseigne : Au Grévin !

« Et puis, tout est parti de travers. Soudain. Deux semaines à peine après le début de leur idylle, ma protégée était confrontée à des événements qu’elle n’avait jamais connus jusqu’alors. Un matin, le distributeur automatique de la banque lui délivra les billets pliés en cocottes en papier. Elle se précipita dans l’agence, entraîna un employé sur le trottoir qui constata et déclara : « On n’a jamais vu ça avant ! » Le soir, elle mit une barquette de moussaka au micro-ondes et entendit, venant de l’intérieur du four, une voix nasillarde couverte par un bruit de crécelle : « Andromaque se parfume à la lavande. » Elle accusa le plat de moussaka et enfourna une barquette de lasagnes à la Bolognaise : « Le père La Cerise est verni. » Puis des bouchées de poulet à la thaïlandaise : « Les girafes ne portent pas de faux-col ». Elle dut se rendre à l’évidence : aussi incroyable que cela pouvait paraître, le micro-ondes s’était transformé en poste de radio sous l’Occupation. Le lendemain, elle se précipita au service après-vente de Darty où le technicien examina le four sous toutes ses coutures avant de conclure : « On n’a jamais vu ça avant ! » Elle constata dans la semaine que son ordinateur portable s’éteignait chaque fois qu’elle tapait le mot « fin ». Elle couru à la FNAC, dans la foule des samedis après-midi ! en apporta la preuve au vendeur : à peine le mot « fin » tapé, le apparaissait le message «  Enregistrement de vos paramètres…  Fermeture de Windows…», accompagné par la petite musique de fermeture. Trois semaines plus tard, elle récupérait son ordinateur sans qu’aucune solution ait pu être trouvée par le fabriquant. Impuissant, le vendeur déclara : « On n’a jamais vu ça avant ! » Elle collectionnait les éditions originales du Livre de Poche pour leurs couvertures kitsch. Elle trouva sur un site le numéro 44 qui lui manquait pour avoir la série complète des cent premiers : Les Raisins de la colère, de Steinbeck. Elle reçut un sac de 44 kilos de raisins secs de Corinthe. Elle crut à une erreur, renouvela sa commande mais obtint le même résultat. Ne voulant pas risquer de se retrouver, à la suite d’une troisième tentative, encombrée par 132 kilos de raisins secs, elle contacta le service des réclamations du site qui lui adressa un mail en retour : « On n’a jamais vu ça avant ! » A chaque fois que ma protégée connaissait une vicissitude, elle obtenait la même réponse de la part de ses interlocuteurs : « On n’a jamais vu ça avant ! » A force, tous ces « on n’a jamais vu ça avant ! » ont fini par faire de la résonance entre eux, de l’écho sous la voûte de l’éternité si tu veux, c’est un peu difficile à comprendre pour vous, les gens d’en bas. C’est le phénomène de la prière. Tu connais ?

– Non, je ne vois pas, convint Gros Bébert d’un air navré.

– Moi non plus, ajouta le patron.

– Nous non plus, reprit le chœur des joueurs de belote qui, pourtant, devait bien comporter au moins un catholique pratiquant.

– La prière n’est pas un bon de commande. C’est une énergie qui monte au ciel. Un jour, toutes les prières cumulées et orientées vers la même demande créent une énergie suffisante pour que cette demande soit entendue, exhaussée. Ca a fait pareil avec ma protégée. Au bout d’un certain temps, tout ces « on n’a jamais vu ça avant ! » ont créé une énergie négative qui a été détectée par le service des anomalies. Un inspecteur a contrôlé ma procédure dans toutes ses étapes. Il a découvert ma négligence. Le boss m’a convoqué. Le ton avait changé. Je compris très vite : la jeune femme que j’avais dénichée pour combler ma protégée me semblait tellement idéale que je n’avais pas pensé un seul instant à consulter son dossier. En principe, j’aurais dû demander à son ange gardien de pouvoir en prendre connaissance. Il s’agissait de Lelahel, un collègue de la cinquième division des Séraphins avec lequel j’avais déjà collaboré lors de la ruée vers l’or. Mais il était accaparé par un dossier périlleux : un livreur de pizzas qui prenait des risques insensés sur sa mobylette rouge comme s’il livrait des cœurs à transplanter. Alors, j’avais fait l’impasse en me disant que mon initiative ferait d’une pierre deux coups et que Lelahel ne pourrait qu’approuver et apprécier mon initiative : ma protégée et la sienne allaient connaître un bonheur sans faille. Erreur, profonde erreur, cette jeune femme était diagnostiquée MC2C.

– MC2C ?

– Malchanceuse Chronique 2ème degré Contaminante.

– C’est grave ? 

– Oui et non. Pas mortel, mais la poisse permanente. Le premier degré de la malchance chronique consiste à perdre en permanence tes clés, à égarer systématiquement ta carte bancaire ; le deuxième te confronte à de simples désagréments dans la vie quotidienne mais de façon répétitive : panne de voiture, dossiers administratifs toujours retournés parce qu’il manque quelque chose ; le troisième degré t’apporte des dommages plus graves : perte d’emploi, symptômes récurrents d’une maladie difficile à diagnostiquer sans être cependant ni mortelle ni invalidante. Au quatrième et dernier degré, tu es victime des catastrophes naturelles, des conflits internationaux ou des guerres civiles. Par exemple, tu pars en voyage organisé et tu te retrouves otage au fin fond de la forêt équatorienne, tu achètes une maison de vacances au bord d’une plage en Normandie et le lendemain c’est le débarquement. La jeune femme que j’avais présentée à ma protégée montrait des symptômes du deuxième degré, plutôt aggravés. C’est ce qu’avait conclu la commission d’évaluation et d’orientation au moment de l’attribution de son ange gardien. C’était pénible pour elle, mais supportable. Mon problème venait de ce que sa pathologie était dite contaminante : sa poisse se diffusait à son entourage. Et par son thème astral, ma protégée, elle, était particulièrement sensible à la malchance : une douzième maison astrologique extrêmement malfaisante !

– Mais un tel bonheur, cela vaut bien une petite dose de déveine, plaida Gros Bébert soudain empreint de tendresse pour ce couple pourtant si curieux à ses yeux par ses préférences sexuelles. Et t’as eu des ennuis ? Comme moi le jour où…

– J’ai eu beau faire état de millénaires sans erreur, plaider ma bonne foi, la sanction est tombée. Le boss m’a dit que pour le dossier du marmot du chef d’état, on verrait plus tard et qu’en attendant, j’allais partir en mission rapprochée.

– Mission rapprochée ?

– Oui, une mission rapprochée, comme dans les temps de guerre ou de pandémie. On te confie quelqu’un dont tu ne dois pas t’éloigner un seul instant, que tu ne dois pas quitter des yeux. Ce quelqu’un est en grand danger, en grand danger permanent. On m’a confié un joueur.

– Pourquoi un joueur est-il il en grand danger permanent ? lança l’un des beloteurs soudain inquiet.

– C’est parce qu’il y a joueur et joueur. Pas un turfiste du dimanche, pas un gratteur de Banco, pas un cocheur du Loto. Pas un tapeur d’atout qui paie sa tournée quand il a perdu, comme vous. Un addict. Un compulsif. Un forcené. Un vrai cinglé ! Un type qui aurait aussi bien pu sombrer dans la drogue ou l’alcool mais qui a choisi, va-t-en savoir pourquoi, le jeu. Je n’en peux plus. Il joue, du soir au matin et du matin au soir. Il joue comme il respire. Je n’en peux plus.

– Fais-le gagner et te voilà débarrassé de lui, suggéra Gros Bébert.

– Tu parles, Charles, non seulement il joue en permanence, ce con, mais en plus, il joue comme un con. Ce n’est pas gagner qui l’intéresse, c’est jouer. Je lui ferais décrocher la cagnotte de l’EuroMillion, il la rejouerait illico à pile ou face et la perdrait. Cet après-midi, j’ai un moment d’inattention et il perd 1000 euros sur un bourrin qu’il avait joué placé parce que, son nom le faisait marrer : Pepito spido. Hier soir, il s’est entêté à la roulette sur le 12 parce que quand il était arrivé au casino, il faisait 12 degrés sur le tableau de bord de sa voiture. Au poker, il se couche quand il a la dame de carreau dans son jeu, que ce soit dans une paire ou une quinte flush royale, parce qu’elle s’appelle Judith et qu’une Judith l’a largué quand il était en fac. Je te dis, il joue comme un con. Ca peut durer des années. Il creuse le trou mais le trou semble sans fond. Là, il vient tout juste d’épuiser son assurance-vie, son PEA et son PEL. Il reste l’appartement duplex, la résidence secondaire qui vient de sa femme, l’entreprise de transport héritée de son père…

– Quand il n’aura plus rien, il sera bien obligé de s’arrêter, raisonna Gros Bébert.

– C’est ça, papa, il s’arrêtera ! Qu’est-ce que tu crois ? Il sera alcoolique, sa femme l’aura quitté.  Ou, un moment d’inattention de ma part et il braquera une banque, se jettera du haut d’un pont. Tu imagines le bilan que je vais présenter au boss ? Je suis bon pour me retrouver ange gardien à Alcatraz ou au fond d’une favela.

– Je ne la voyais pas comme ça, la vie des anges, murmura Gros Bébert, en hochant la tête d’un air désolé. Non, vraiment ! Je l’imaginais…

– Dans ton esprit, bibi. Pour vous, les anges gambadent dans des prairies de nuages en jouant de la harpe, dégustent du raisin à même la grappe en vidant une coupe d’ambroisie avec les saints et les apôtres. La plupart du temps, notre boulot se résume à empêcher des mecs de s’étouffer avec des cacahuètes, de prendre un pot de fleurs sur la tête, de marcher dans une crotte de chien… Et tout ça, pour qu’ils finissent quand même par mourir !  Si possible en pyjama dans un lit, mais le résultat est le même ! Alors, le joueur, si ça tenait qu’à moi !

– Mais enfin, tenta Gros Bébert, vous les anges gardiens, vous devez pouvoir, enfin, je veux dire, vous devez avoir des pouvoirs pour…

– Ce type court à sa perte avec la même détermination que le saumon remonte la rivière. Son pire ennemi n’est pas la malchance, mais lui-même. A ce train-là, on n’est pas près de se rencontrer, lui et moi. Oui, mon gros, car l’ange va vers l’homme lorsque l’homme va vers l’ange. Retiens bien cela : l’ange va vers l’homme lorsque l’homme va vers l’ange. »

Long silence.

Long silence, Mesdames et Messieurs.

Et les silences sont rares, dans les bars.

Mais ces silences-là sont riches.

Ce bar-là, ce soir-là, était peuplé de présences invisibles. 

Les joueurs de belote jetaient des coups d’œil par-dessus leurs épaules comme s’ils attendaient un conseil avant de choisir une carte, d’abattre un atout.

Le patron essuyait consciencieusement son comptoir d’un bout à l’autre. On ne sait jamais.

Gros Bébert semblait troublé : ainsi les anges gardiens organisent des embarquements pour Lesbos !

Un carillon nous tira de nos pensées. L’inconnu plongea la main dans la poche intérieure de son blouson de cuir, en sortit un téléphone, blanc. « Un sms d’alerte. Ce con est encore en train de jouer. Je le croyais chez lui, dans son canapé, regardant Qui veut gagner des millions en se remplissant de chips et de bière. Eh bien, non ! Il est descendu acheter des cigarettes. Il est devant le tabac, sur le trottoir, en train de se faire plumer au bonneteau. Il faut que j’y aille ! »

L’inconnu ferma son poing droit, souffla dessus, l’ouvrit : un billet était apparu dans la paume de sa main. Il le déposa devant le patron puis se dirigea vers les toilettes d’un pas mal assuré. La fatigue, ou l’alcool, sans doute.

Au bout d’un long moment, on a trouvé étrange de ne pas le voir ressortir.

On se regardait, les uns les autres, sans oser prendre d’initiative. Les joueurs de belote ne belotaient plus…

C’est Gros Bébert qui s’est décidé.

Il est allé frapper à la porte.

Pas de réponse.

Il a appelé à travers la porte : « Ca va, monsieur l’ange ? »

Pas de réponse.

Il a tourné la poignée.

Doucement.

Il a poussé la porte.

Prudemment.

« Personne ! »

Nous nous sommes tous précipités dans l‘encadrement de la porte.

Non, vraiment personne !

Seulement une plume, sur le carrelage.

* * *

Author: François Marie Ferré

Auteur

Leave a Reply

Required fields are marked *.