des nouvelles de fmf

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(D’abord, les étagères des superettes se vidèrent.

Puis les écoles fermèrent.

Puis les bars.

Les restaurants.

Les librairies.

Tout ce qui faisait nos vies.

Living in a ghost town.

Nous allions vivre sous Ceausescu.

Sous Kim Jong-un.

Vint l’estocade : assignés à résidence.

Le prix à payer pour sauver nos vies.

Pour retrouver, à la sortie, un monde purifié.

I’m a ghost

Living in a ghost town

Muter en silhouettes furtives.

Au pas pressé.

Au regard fuyant.

Nous nous sommes résignés à cueillir ces 14 jours.

Faire contre mauvaise fortune, bon cœur.

Transformer l’assignation en aubaine.

Ouvrir la parenthèse et la bourrer de plaisirs.

Finir les livres jamais finis.

Aller au-delà de saison 1 épisode 2.

Jouer avec les enfants.

Ecrire.

La sortie devenait notre l’horizon.

Horizon : ligne qui recule à mesure qu’on avance vers elle.

La définition est connue.

Nous en avons vérifié la justesse.

14 jours, qui semblent se multiplier comme les pains sur le bord du lac de Tibériade.

Ca change les vies.

Ca change les hommes.

Les femmes et les hommes.

I’m a ghost

Living in a ghost town

I’m going nowhere

Shut up all alone

Se mirent à chanter les Stones.

Alors, la parenthèse nous avala.)

Lapin[1] m’appelle.

Il chuchote.

Comme quelqu’un qui se cache.

Tapi derrière un buisson.

Recroquevillé derrière un muret.

Qui guette, qui craint.

(Confinement, jour 13)

« Faut que je fasse vite. Ondine est dans la cuisine, elle peut en surgir d’un moment à l’autre. »

Il me dit que, jour et nuit, Ondine cherche la composition de l’élixir miracle qui sauvera le monde du virus.

Qu’elle s’est plongée dans de vieux cahiers, de vieux carnets, poussiéreux, moisis, descendus du grenier.

Attrapant des araignées pour leur arracher les pattes.

Raclant de la bave d’escargot sur les dalles de la terrasse.

Piégeant des souris, les suspendant par un fil pour les laisser se dessécher.

Saignant des crapauds capturés dans la mare.

Cueillant, sous la pleine lune, orties et pissenlits.

Il l’a vue revenir hier, à l’aube, avec un plein panier d’amanites phalloïdes.

Elle vit cloîtrée dans la cuisine.

Echevelée, drapée dans un vieux châle.

Penchée sur ses fioles et ses chaudrons.

Sur ses mortiers.

Hachant, écrasant.

Broyant, filtrant.

Si elle arrête, c’est pour psalmodier des incantations.

Ou, brusquement, rire toute seule.

D’un petit rire excité.

De la vapeur, verte, rose, s’échappe en permanence de la cuisine.

Une odeur répugnante règne dans toute la maison.

« Faites-moi partir d’ici, m’a-t-il supplié. »

Lilette[2] fait une brève apparition sur Messenger.

Un petit coucou, selon son expression.

Elle vient de terminer son mémoire de Master.

Sur les femmes dans Les Rougon-Macquart.

Elle me demande mon adresse.

(Confinement, jour 27)

Pour m’en poster un exemplaire.

Dédicacé ?

Magic Franky[3] m’a écrit.

Pour la première fois, je me suis risqué à aller relever le courrier.

Entrebâiller la porte de l’appartement.

Guetter les bruits dans l’escalier.

Personne !

Comme un Sioux, une couleuvre, me glisser jusqu’à la boite aux lettres.

L’ouvrir, en arracher le courrier, la refermer.

Remonter quatre-à-quatre.

Un organisme de santé me propose un test d’audition.

Un marabout me garantit de pouvoir me protéger, parmi bien d’autres terribles malheurs, du virus.

Et Magic Franky m’a écrit.

Une lettre comme on en écrivait autrefois.

(Confinement, jour 33)

Rédigée à la main, sur un papier à lettre avec en-tête à son nom.

Une écriture ronde, appliquée.

Avec des pleins et des déliés.

Une lettre glissée dans une enveloppe au timbre choisi : les arts du cirque. 

Cachetée au dos à la cire.

Il m’appelle très cher ami.

Il me donne des nouvelles de Gros Bébert qui passe ses journées à cultiver son jardin potager, de monsieur Plumier qui apprend l’hébreu, de Tournesol qui termine un recueil de poésies sur le châtiment divin. Mais aucune nouvelle de Gustave…

Il me dit rédiger ses mémoires.

Il a le titre.

Le grand Magic Franky : trente ans de succès internationaux.

Il vient d’achever le tome I : ses prestigieuses tournées dans les pays de l’Asie du Sud-Est. Vietnam, Cambodge, Indonésie… Mais, tournées malheureusement interrompues par l’armée de Hô Chi Minh, les Khmers rouges, le tsunami…

Il me demande l’adresse de mon éditeur pour lui faire parvenir son manuscrit.

Sandra[4] m’envoie un message sur WhatsApp.

Elle confine seule.

Elle n’a plus de nouvelles ni de lui, ni des enfants.

Elle supporte de plus en plus mal d’être confinée.

Embastillée.

Emmurée.

Elle regrette de ne pas confiner avec moi.

Elle y avait pensé.

Elle en avait eu envie.

Mais, elle avait été prise de court.

(Confinement, jour 41)

L’annonce de la mesure était tombée si brutalement.

Pas le temps de prendre le train pour me rejoindre.

Dommage !

Oui, dommage !

J’aurais aimé qu’elle passe ses journées sur le canapé.

En jeans, en Converses, dans un grand pull échancré.

Elle n’aurait pas pu lire Elle chaque semaine.

Alors, je lui aurais proposé de découvrir ma collection des Philémon.

Puis des Modeste et Pompon.

Des Sibylline. Et tout Macherot.

Et de relire Le Sceptre d’Ottokar, aussi.

Case par case.

On aurait inventé des recettes fabuleuses de pâtes, ensemble.

On aurait passé nos soirées devant Netflix, ensemble.

Olivier[5] m’adresse un mail.

Oncle Sam est mort.

Avec son cousin, ils voulaient lui organiser de belles funérailles.

Vétérans et drapeaux américains.

Country et The Star-Spangled Banner interprétés par la fanfare des pompiers volontaires d’Ousteville.

Village rassemblé pour un dernier hommage au libérateur.

Au brocanteur, aussi.

Ils seraient tous venus, ils seraient tous là, y’aurait même eu l’aubergiste pas rancunier.

Rien de tout ça !

Oncle Sam a été enterré à la va-vite.

Autorisation municipale pour 10 personnes, ni embrassades ni accolades, pas de livre de condoléances.

(Confinement, jour 50)

Enterré comme un chien, écrit Olivier.

Comme un chien ?

Si Oncle Sam avait été incinéré, est-ce qu’Olivier aurait écrit « comme un hot dog » ?

Marty[6] m’est apparu en hologramme.

« Tu n’es pas sorti depuis le début ! Comment tu fais pour vivre sans cafés-croissants, sans PMU ?

– Tout ça m’est bien égal…

– Sans hall de gare, sans terrasses ?

– Non, rien de rien, non, je ne regrette rien…

(Confinement, jour 54)

– Sans la foule des grands magasins, sans celle des marchés ?

– C’est payé, balayé, oublié, je me fous du passé…

– Tu ne sembles pas pressé de déconfiner ?

– Non, je ne piaffe pas d’impatience.

– Tu veux qu’on te ramène aux jours d’avant le virus ? Qu’on te dépose à une station de métro ?

– Non. Je veux revenir dans le monde d’il y a bien plus longtemps que ça. Bien plus longtemps. Dans le monde qui avait de l’avenir.

– Ok. Prépare-toi, on vient te chercher demain. »

J’ai vu, sur le site du restaurant, que le Klow livrait à domicile.

J’ai donné rendez-vous à mes amis.

Pour un e-dîner sur Skype.

Je leur ai fait livrer à chacun une portion de szlaszeck, un quart de cozonac et une bouteille de Szprädj.

(Confinement, jour 55)

« Que deviennent tes personnages, me demande Pierre[7] ? Quelles aventures ont-ils vécues pendant ces 55 jours ?

– 55 jours entre les pages d’un livre, ça c’est du confinement, ajoute Andrew !

– Oui, mais demain, à nous la liberté ! Liberté, liberté chériheu, déconfine avec tes défenseurs ! entonne Barbara. »

Mais, ce dîner n’est pas pour célébrer l’aube de la grande évasion.

C’est un dîner d’adieu.

Je ne déconfinerai pas.

Je n’en veux pas de ce déconfinement.

Je ne veux pas vivre dans la peur.

Dans la suspicion.

Un masque sur le visage.

Diagnostiqué, tracé.

Autorisé, privé.

Je leur dis.

Je leur dis que je partirai demain matin, 11 mai, à la première heure.

Ailleurs.

Loin.

Que je ne reviendrai pas.

« Mais on ne se reverra plus, se lamente Eglantine ?

– Si, on se retrouvera un jour dans une nouvelle. Autour d’une paëlla, d’une choucroute, d’un canard laqué. J’écrirai le décor qui vous plaira. J’écrirai le patron ou la patronne, le serveur ou la serveuse, que vous voudrez. Même le couple qui dînera au fond de la salle, vous pourrez le choisir, je l’écrirai. Et, si cela vous tente, on pourra partir ensemble à la recherche de Verica au San Théodoros. A moins qu’elle n’en soit déjà repartie pour la Palombie. »

(Ma Première sortie dans le parc.

Le jour n’est pas encore levé.

Personne.

Mais, dans quelques heures, le parc s’animera comme chaque matin, avant.

Les chats, dans le buisson, tirés du sommeil par ma présence, me regardent de leurs yeux mi-clos.

Dans quelques instants la DeLorean arrivera.

Pour m’emporter dans une France en noir et blanc.

Je fredonne…

Douce France

Cher pays de mon enfance

Bercée de tendre insouciance

Je t’ai gardée dans mon cœur…

Ce midi, une fois la compote aux pommes et le riz au lait terminés, je retrouverai Marie.

La petite-fille du fermier d’à côté.

Et nous irons garder les chèvres.

Dans le pré que longe la voie de chemin de fer.

Nous nous allongerons dans l’herbe.

Fermerons les yeux.

Ecouterons le chant des cigales.

Peut-être que les cigales ne chantent que dans mes souvenirs.

Ou, peut-être, qu’elles chantaient vraiment ?

Cet après-midi, je saurai.)

* * *


[1] Lapin est un personnage de la nouvelle Un Vent de songe est passé.

[2] Lilette est un personnage de la nouvelle La Dédicace.

[3] Magic Franky, personnage récurent, apparaît notamment dans la nouvelle L’Angardian.

[4] Sandra est un personnage de la nouvelle L’Automne intérieur.

[5] Olivier est un personnage de la nouvelle Omaha Bitch.

[6] Marty et Doc sont apparus dans la nouvelle DEC 24 1958 2200.

[7] Pierre, Andrew, Barbara et Eglantine sont des personnages de la nouvelle L’Echappée.

Author: François Marie Ferré

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