des nouvelles de fmf

La Rancune (1)

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Ce soir, j’attends Madeleine, j’ai apporté du lilas, j’en apporte toutes les semaines, Madeleine elle aime bien ça…

Ce soir j’attends Madeleine…

Pas Madeleine, Nolwenn. Ce soir j’attends Nolwenn.

Nous nous sommes rencontrés lors du symposium de printemps, le mois dernier. Un symposium ? Une grand-messe organisée par l’entreprise, à Paris, Porte de Versailles. L’occasion de réunir ce qu’ils appellent « la force de vente » : tous les vendeurs de France et de Navarre. Les directeurs régionaux aussi, bien sûr : je suis Directeur Commercial Grand Ouest. Histoire de regonfler les troupes à bloc. Féliciter sur les résultats de la dernière campagne commerciale. Remettre l’oscar du meilleur vendeur. Rappeler les valeurs et les ambitions. Décliner les objectifs. Dans une confortable salle de congrès, avec DG France, Directeur du marketing France, Directeur des ventes France, tous sur la tribune au milieu des plantes vertes. Alignés derrière une table comme des personnages de carton dans un chamboule tout de fête foraine. Tout cela sur fond de Camina Burana et de Powerpoints maquillés comme pour la Gay Pride. Petits fours sophistiqués, macarons multicolores, cocktail de fruits exotiques, café équitable … L’entreprise en goguette. Le symposium aurait duré deux jours, on aurait eu droit au dîner spectacle emplumé du Lido ou au bateau-mouche descendant la Seine en remontant le temps.

J’ai remarqué Nolwenn dès le matin, deux rangs plus bas. Sa nuque fragile, ses mèches de cheveux s’échappant de son chignon m’ont fait frémir de désir. J’ai joué des coudes à la pause de onze heures pour me rapprocher d’elle, attirer son attention en lui tendant un gobelet de café et la corbeille de viennoiseries dans laquelle elle a choisi un petit pain au chocolat. Elle m’a remercié d’un grand sourire. C’était bien engagé. C’était facile à poursuivre. Je lui ai demandé de quelle région elle venait. « Lyon. » Je lui ai répondu : « C’est une belle région ! » Elle a fait une petite moue : « Je n’ai pas encore eu le temps de visiter. J’y suis depuis deux mois à peine. En fait, je suis Bretonne. Pouldreuzic. » J’ai rebondi : « Pouldreuzic, dans la baie d’Audierne, la petite boîte bleue du Pâté Hénaff ? Moi je suis à Rennes, au siège régional. » C’est facile d’engager la conversation entre commerciaux dans un symposium. Un peu comme entre invités dans un mariage. Je n’ai pas quitté des yeux sa nuque et ses mèches de la seconde partie de la matinée. Je n’ai pas été très attentif aux comparaisons entre les résultats des différentes régions. Comment se situe la mienne ? J’irai voir sur le site intranet. Le midi, je me suis glissé dans le sillage parfumé de Nolwenn et je ne m’en suis plus écarté. Autour du buffet monumental, j’avais l’impression d’être brinquebalé dans un manège d’autos tamponneuses. Lorsque le ressac de la foule nous séparait, je me débrouillais pour rebondir vers elle et reprendre, jusqu’à la prochaine vague, la conversation interrompue. A moins que d’ici là ce ne soit un intrus qui vienne s’interposer : « Nolwenn, comment vas-tu ? » Je me suis particulièrement montré brillant dans ma connaissance de la Bretagne sud : « J’adore votre région. Faut dire, quand j’étais môme, je passais mon temps dans la collection des Bécassine de ma mère ! » Risqué, le coup de Bécassine à une Bretonne, mais c’est passé. J’ai prolongé : « Et les calvaires, les petits ports, les vieilles dames en coiffe, Pont Aven et ses peintres, le kig ha farz, les fest-noz ! » Elle m’a écouté, amusée. Elle a ajouté : « Je vois que vous êtes effectivement un passionné de Pays Bigouden. Mais c’est un peu carte postale, votre vision, non ? Quand je reviendrai chez moi, je vous inviterai. Je vous ferai sortir des sentiers battus ! » Boum, mon cœur a fait boum ! Les cris des mouettes piailleuses ont saturé mes oreilles en même temps qu’une quantité vertigineuse d’air iodé s’engouffrait au plus profond de mes narines et que je recevais en pleine figure des paquets d’embruns propulsés par un vent de force 6 ! J’ai aperçu au loin Christophe Colomb, à la poupe de la Santa Maria, disparaître à l’horizon, voguant vers l’Eldorado. J’ai sauté sur l’invitation en confiant à Nolwenn mon mail et mon mobile, juste avant que le responsable de la communication interne de l’entreprise sonne la fin de la récréation. Les objectifs pour le second semestre non plus, je ne les ai pas bien écoutés.

En fin d’après-midi, des brassées de commerciaux se sont échappées successivement au rythme des horaires des trains de retour. En partant, Nolwenn m’a adressé un petit signe de la main droite en même temps qu’elle mimait un appel téléphonique de la gauche. Pouce contre l’oreille, auriculaire devant la bouche, elle a articulé consciencieusement mais silencieusement : « On s’appelle ? » J’avais le cœur serré. J’étais tombé amoureux. The coup de foudre. Les trottoirs, les couloirs du métro, les escalators de la Gare Montparnasse étaient un long chemin de pétales de roses me conduisant jusqu’au lit de Nolwenn. Quand notre cœur fait boum, tout avec lui dit boum, et c’est l’amour qui s’éveille !

Depuis notre rencontre, nous avons échangé quelques mails. Mais ces échanges restent ceux de collègues. Des impressions sur le marché et la concurrence, des commentaires sur les décisions « d’en haut », nos ressentis sur le moral des commerciaux en temps de crise… Je n’ose pas lui demander quand elle reviendra en Bretagne, lui rappeler sa promesse. J’ai du mal à changer de braquet. 

Ce matin : un sms de Nolwenn : « bjr, fin de semaine en bzh. Serai à Rennes ce soir. Dîné à la sortie de la gare ? ». Fin de semaine, cela signifie sans doute qu’elle reste jusqu’à dimanche. J’ai répondu : « Oui, kel heure ? ». Elle arrive au train de 19 heures 08. Nous nous sommes donné rendez-vous en haut des escalators. Ce soir j’attends Nolwenn, elle arrive au train de 19 heures 08.

La décision a jailli, soudainement, presque violemment, sans doute sous l’effet d’une formidable irrigation de mon cerveau droit comme lors d’un brainstorming. Je dois passer ces quatre prochains jours avec Nolwenn. Une soirée se résumant à une brasserie du côté de la gare, c’est trop peu. Trop triste, même. Bien en dessous de mon désir pour Nolwenn et de mon projet pour nous. Je veux rester avec elle tout le temps de son séjour, venir la chercher à la gare et ne plus la lâcher jusqu’au train du lundi matin, au pire du dimanche soir. En deux temps trois mouvements, j’ai tracé le scénario idéal, la feuille de route, le Nolwenn Business Plan :

  1. Proposer à Nolwenn de la conduire dès demain matin dans sa famille.
  2. M’installer du côté de Poudreuzic dans un petit hôtel ou une chambre d’hôtes.
  3. Profiter des quatre jours du séjour breton de Nolwenn pour construire les fondations d’une relation durable.

J’imagine déjà le premier soir de ce week-end prolongé : dîner en amoureux avec plateau de fruits de mer, balade en amoureux sur un sentier douanier, coucher de soleil et musique éternelle des vagues… Comme au cinéma. Je lui dirai des « je t’aime », Nolwenn elle aime tant ça… Le reste suivra. Mes recherches sur Google l’ont confirmé : 50% des couples se sont rencontrés au travail. Pouldreuzic doublera nos chances. Nous appellerons nos enfants Annaig et Corentin.

Il me reste juste un problème à régler : me libérer jeudi et vendredi, ceci avant la fin de l’après-midi, ultime deadline. Heureusement, mon agenda est loin d’être over booked : juste une réunion demain matin. Un client, un gros client, insatisfait et à calmer. Je suis un homme de décision et d’action. Mon cerveau gauche, qui a pris le relais, traite la situation avec méthode : Au diable le gros client ! Je vais aller voir le DRH et poser deux journées d’ARTT.

« ARTT ? Vous n’allez pas vous absenter alors que l’on compte sur vous pour la réunion de demain matin, Lemercier ? Dois-je vous rappeler l’importance de ce client grand compte ? Un client revolving. Il se montre très insatisfait par les problèmes qu’il rencontre et il faut absolument que vous soyez là !

– Et alors, que puis-je y faire, s’il rencontre des problèmes de maintenance ? Si la direction des achats était plus rigoureuse dans le respect du cahier des charges avec la sous-traitance, ces problèmes n’apparaîtraient pas. J’y serai à cette réunion, puisque vous y tenez. Mais ne comptez pas sur moi pour porter le chapeau. Que le directeur Qualité vienne aussi, je crois que nous avons des choses à nous dire. Et le directeur de la production également ! C’est la meilleure, celle-là, vouloir faire porter au service commercial le poids de l’incompétence des autres services ! Cette réunion sera l’occasion de remettre les pendules à l’heure. On va régler nos comptes.

– Vous me semblez bien nerveux, Lemercier ! Je souhaite que nous donnions à nos clients l’image d’une équipe forte, d’une team soudée, entièrement mobilisée pour la satisfaction de leurs besoins. Si vous devez tenir des propos comme ceux-là, je préfère que vous vous absteniez de participer à la réunion. Le chef de secteur s’en tirera très bien tout seul. »

Bien joué, mon grand ! Tu t’es débrouillé comme un chef. La voie est libre pour la love story. Je n’ai plus qu’à poser mes deux jours d’ARTT et à moi Nolwenn, les langoustines et le grand air breton !

*

Bonjour, je suis l’auteur. François-Marie Ferré, mon nom est sur la couverture. Je déteste ce type. D’une manière générale, je déteste les types comme lui. Je déteste leur bruit et leur odeur. Je déteste leur façon de vous serrer la main comme s’ils allaient vous arracher le bras jusqu’à la carte de crédit. Je déteste leurs costumes et leurs cravates, leurs téléphones et leurs voitures. Je déteste jusqu’à leur coupe de cheveux et leurs chaussettes. Ce type va payer pour les autres, ses semblables qui m’ont humilié en me leurrant et en me dupant. Que dis-je ? En m’embobinant, en me baratinant, en m’enfumant. Les rois de l’entourloupe, les empereurs de la ligne de bas de contrat illisible… Les « appuyez fort, y’a un carbone ». Les « franchement, si j’étais vous, je n’hésiterais pas ». Les « vous pouvez me faire confiance, comme je dis toujours ». Les « mon beau-frère a le même ». Je vais lui en faire baver, il n’a pas idée comme je vais lui en faire baver ! Lui en faire baver des ronds de chapeaux, de chapeaux ronds puisqu’il aime la Bretagne !

*

« Dites-moi, Lemercier, puisque nous annulons votre participation à la réunion de demain matin, vous allez me remplacer à celle du Comité d’Entreprise.

– Pourquoi moi ?

– Parce qu’il va y être question de votre équipe.

– De mon équipe ?

– Oui de votre équipe. Vos commerciaux contestent un tas de trucs : le barème de remboursement des frais de déplacement, le forfait de l’accord sur les 35 heures, le choix des bagnoles que nous avons décidé de renouveler, même le nouveau modèle de téléphone tactile que nous leur avons fourni, ils réclament des iPhone 5s… Ils ont alerté les Délégués du Personnel qui à leur tour ont allumé l’incendie au Comité d’Entreprise. Alors, vous allez me remplacer et me mettre de l’ordre dans tout ça. Tenez vos troupes, mon vieux !

– Mettez-vous à leur place ! Ces types sont sur la route à longueur d’année, n’ont pas de vie famille, s’ennuient à mourir dans des hôtels deux étoiles, se tapent à longueur de temps des clients tyranniques et jamais contents. Ils risquent en permanence leurs vies sur des départementales au fin fond de la Manche ou de la Mayenne ! Ils n’en peuvent plus des menus des soirées étapes : salade de gésier en entrée, crème brûlée en dessert et entre les deux saumon aux tagliatelles. Ou pire : buffet de hors d’œuvres et buffet de fromages-desserts. Ces types, ce sont des guerriers, des samouraïs sur le champ de bataille de la guerre économique, pas des planqués à l’arrière ! C’est sur eux, bon Dieu, que repose notre développement. C’est eux qui ramènent votre salaire ! Et vous voudriez qu’on aille mégotter pour trois francs six sous ?

– Calmez-vous, Lemercier, calmez-vous. Je ne sais pas ce que vous avez en ce moment, mais vous êtes facilement irritable ! Je vous vois parti pour nous créer un conflit social. Le stress, peut-être ? En tout cas, puisque c’est comme cela, je préfère que vous vous reposiez dans votre bureau. Vous pourrez en profiter pour finaliser le plan d’action commerciale pour le prochain semestre. Je crois que vous n’avez pas beaucoup avancé sur ce dossier. »

Encore une affaire réglée de main de maître. Je suis le roi de la stratégie. Tel Hannibal au sommet des Alpes, Nelson le soir de Trafalgar, Alexandre le Grand entrant dans Babylone, Napoléon Bonaparte franchissant le pont d’Arcole… Encerclement, débordement, percée décisive, reddition de l’ennemi.… Je vais tendre mon formulaire de demande d’ARTT et l’adversaire anéanti le signera en allégeance à mon génie stratégique. Il le déposera à mes pieds tels les généraux vaincus leurs glaives. Gloire à toi, grand Lemercier !

*

A nouveau moi, l’auteur. Trop facile s’il croit qu’il va s’en tirer comme cela… Pas si mal joué le coup de la réunion client et celui du Comité d’Entreprise ! Mais sa journée n’est pas finie. Qu’il jouisse bien de ce moment de répit et d’espoir car il va être de courte durée. Il a raison, son cousin Joël, elle est trop bien pour lui, Nolwenn. Sa journée, je vais en faire un enfer. Elle sera à marquer d’une pierre noire dans sa vie médiocre de petit directeur commercial. Comparés à ce qu’il va vivre, Pearl Harbor et le 11 septembre 2001 lui apparaîtront comme des journées de festivité, la montée du Golgotha comme une promenade digestive, le naufrage du Titanic comme une animation de voyage organisé, la Saint Barthélemy comme une dispute de fin de repas dominical.

*

« Lemercier, puisque votre fin de semaine s’annonce légère, vous allez pouvoir vous rendre vendredi à ma place à Toulouse pour la réunion sur l’accord national senior. Je sais bien que la négociation sociale n’est pas votre domaine mais vous êtes particulièrement concerné : la plupart de vos vendeurs voient la retraite se profiler à l’horizon, si j’en juge par la pyramide des âges de votre département. Solange avait pris mes billets d’avion. Elle va vous les donner. Vous partirez par le vol de 6 heures 30 et rentrerez en fin de journée.

– L’avion ? Impossible !

– Impossible ?

– Impossible, j’ai la phobie de l’avion ! Je suis pris de terreur rien qu’à voir passer un avion dans le ciel !

– Et pourquoi ça ?

– Quand j’étais bébé, mes parents étaient venus en curieux à un meeting aérien. Ils m’avait laissé à l’écart, dans mon landau, à l’ombre sous un bosquet. Un avion de la Patrouille de France s’est écrasé à dix mètres de moi. Un Fouga Magister. C’est un miracle que je sois en vie. Mes parents ont tellement culpabilisé de m’avoir fait frôler la mort en venant à ce meeting que mon père en est devenu alcoolique et ma mère dépressive. Mon père erre maintenant dans les couloirs du métro à Paris. Il se croit dans la débâcle de juin 40 et chaque fois qu’une rame arrive, il s’écrie : « Aux abris, couchez-vous, voilà les Stukas ! » Ma mère est depuis dix ans en hôpital psychiatrique. Elle se terre dans sa chambre, refuse de sortir dans le parc par peur des oiseaux dont elle dit qu’ils sont des espions à la solde des avions. 

– Décidément, Lemercier, vous m’interloquez ! Avez-vous songé à consulter ? Une thérapie pourrait vous guérir de cette phobie. Ne pas oser prendre l’avion pourrait nuire à votre carrière si vous deviez un jour exercer des responsabilités à l’international. En attendant, je vais demander à Bongrain-Michon de me remplacer. »

Et voilà, le tour est joué. Défense infranchissable : un mur de béton. Attaque imparable : une avalanche de flèches acérées. Corner dans les arrêts de jeu. Reprise de la tête de Lemercier au deuxième poteau, ballon au fond des filets ! Buuuuuuuuut ! Lemercier 3 – DRH 0 ! We are the champions ! We are the champions my friends. We are the champions. We are the champions. No time for losers ’cause we are the champions of the world.  Je suis un winner ! Un killer !

*

Fourmi, tu n’es que fourmi. Cloporte, blatte, cancrelat… J’ai créé ce type et je peux en faire ce que je veux : un gagnant de l’Euro Millions comme un sinistré de la plus terrible des catastrophes naturelles. Un clic de la souris et je l’efface comme on écrase un insecte du plat de la semelle. Je peux lui faire rencontrer la femme de sa vie comme l’enfermer dans une passion destructrice pour une hystérique dépressive qui l’abandonnera en lui prenant jusqu’à sa chemise. Je peux lui attribuer le prix Goncourt ou le faire dépérir dans le couloir de la mort d’une prison texane. Je peux le doter à la fois de la beauté d’Apollon et du génie de Léonard de Vinci ou tout aussi bien immobiliser sa voiture par une panne indétectable le jour de son départ en vacances. Ta Nolwenn, c’est ton Noël, ton Amérique à toi ? Pas la peine que tu mettes tes chaussons au pied du sapin : il n’y aura rien pour toi ! Tu vas voir l’objet de ton désir s’éloigner inexorablement, le bonheur te filer entre les doigts comme du sable.

*

« Puisque vous me semblez avoir besoin de vous changer les idées, je pense qu’un moment agréable vous détendra, Lemercier. Voici l’invitation pour la soirée de remise du prix de l’innovation, organisé par la CCI. C’est Vendredi soir, 19 heures 30. Vous me ferez un petit reporting lundi matin. Passez chez vous faire une petite sieste dans l’après-midi, si cela peut vous faire du bien.

– Excellent, merci beaucoup ! J’adore les soirées.

– Qu’entendez-vous par j’adore les soirées ?

– Les serpentins et les confettis, le petit bonhomme en mousse, la chenille qui redémarre, la boule à facettes ! Si t’es fier d’être DRH tape dans tes mains, si t’es fier d’être DRH tape dans tes mains… Il y aura des meufs ?

– Je pense qu’il y a erreur sur le type de soirée. Oubliez tout ! Vendredi soir prenez une tisane et couchez vous de bonne heure, restez au lit tout le week-end, vous en avez vraiment besoin. Nous avons tous eu beaucoup de travail depuis le début de l’année et les challenges qui nous attendent doivent nous trouver en pleine possession de nos moyens. Allez, retournez à votre plan d’action commerciale, Lemercier ! »

Bingo ! DRH dos aux cordes, Large crochet du gauche de Lemercier suivi d’un terrible direct du droit au menton. Combinaison gauche droite et uppercut final. DRH KO au cinquième round ! Maintenant, il n’y a plus d’obstacle. Je peux poser mes ARTT !

*

Plus long sera l’espoir, plus douloureuse sera la désillusion. Plus acharnés seront les efforts, plus amer sera l’échec. Je l’ai suffisamment laissé mijoter dans son espoir imbécile. Ce type n’a pas compris qu’il a affaire au maître de son destin. Que je peux tracer des labyrinthes dont il ne réussira jamais à s’évader, des montagnes dont il ne verra jamais le sommet. Pousse ta pelote d’excréments, petit bousier, elle te masque le précipice vers lequel tu te diriges tout droit. Assez joué avec toi, pitoyable pantin, marionnette risible. Je suis ton Gepetto et tu es mon Pinocchio. Tu n’es qu’une poupée de chiffon dérisoire dans les mains de ton créateur. Assez joué, maintenant l’estocade finale. Je vais t’achever. Et te renvoyer dans le néant : tu t’y sentiras chez toi.

*

« Non, Lemercier, vous ne pouvez pas prendre d’ARTT. Vous avez épuisé vos droits pour ce mois-ci.

– Alors deux journées de congés payés ?

– Vous avez soldé intégralement vos congés de l’année pour partir aux sports d’hiver en février.

– Et un autre type de congé ?

– Quel autre type de congé voulez-vous dire ?

– Je ne sais pas, moi… Quel autre type de congé est possible ?

– Voyons, voyons. Pour un congé maternité, la science n’a pas encore fait suffisamment de progrès. Pour un congé paternité, en vous y prenant ce soir, il faudrait au mieux attendre encore neuf mois. Pour un congé enfants malades, n’en parlons donc même pas. Pour un congé mariage, le temps de publier les bans et de commander la pièce montée, et ce sera trop tard.  Un congé pour le décès d’un membre de votre famille est envisageable si l’un des vôtres veut bien se dévouer pour mourir d’ici ce soir et être enterré demain.

– Et un congé coup de foudre, ça existe ça le congé coup de foudre ?

– Je vois, je vois, Lemercier, je vois… Je comprends mieux maintenant la raison de vos comportements désordonnés. Apportez-moi un électrocardiogramme et un certificat médical attestant que votre cœur bat la chamade pour une belle et j’étudierai alors votre demande. Autre chose, Lemercier ? »

*

Et voilà ! Anéanti, je l’ai anéanti, ce type ! Dans la prochaine nouvelle, je vais créer un chauffeur de taxi parisien.

* * *

Author: François Marie Ferré

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