des nouvelles de fmf

La Rancune (2)

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L’ours blanc gratte frénétiquement la baie vitrée de la salle de séjour. La maison que nous avons louée pour les vacances au bord de la mer s’est brusquement trouvée cernée par l’océan. Une montée des eaux violente dont on ne nous menaçait pourtant que pour dans quelques décennies. L’ours, sur les restes de son iceberg à peine grand comme un pied de parasol, écrase désespérément son museau contre la vitre, m’implore de son regard bleu perle de lui sauver la vie. Tétanisée, je hurle de terreur en même temps que je pleure de pitié. Je m’extirpe de ce scaphandre de cris et de larmes et me précipite vers la cuisine, me perdant dans le dédale de couloirs de la maison encore inconnue, le sol retenant chacun de mes pas comme du goudron fondant sous la canicule. Je patauge et m’englue dans ce chewing-gum recraché par un géant. Je trouve enfin la cuisine, je pousse la porte violemment : Gérard est attablé, il se prépare un sandwich fraise-anchois. Gérard en marcel. Gérard en caleçon, pas rasé, ébouriffé. Il lève lentement la tête vers moi, articule nonchalamment : « Pourquoi tu hurles comme ça, bébé, le wagon-bar va fermer… ».

« Le wagon-bar va fermer et je voudrais aller boire un café avant, excusez-moi. » Je prends la revue sur laquelle je me suis endormie, redresse la tablette et pivote du bassin sur mon siège pour laisser passer mon voisin qui me remercie d’un sourire. J’émerge lentement. Nous venons de passer Vitré. Rennes n’est plus très loin maintenant. J’ai encore le temps de lire les résultats du test que je venais de terminer avant de sombrer dans le sommeil. Trois carrés verts, un triangle bleu, deux ronds rouges.

Vous êtes : LIENS DE SOIE

Pour vous, les liens amoureux sont légers mais bien réels. Vous ne ressentez pas le besoin d’exprimer votre attachement à chaque instant. Votre présence, légère et sereine, doit suffire à l’autre pour qu’il comprenne la profondeur et la force de vos sentiments envers lui. Vous n’aimez ni les doutes ni les interrogations qui vous semblent stériles et inutiles. Vous n’attendez aucune promesse solennelle, aucun serment cérémonieux, tant l’évidence de votre amour vous suffit pour le croire éternel.

Je me demande quel serait le résultat si Gérard faisait ce test. C’est idiot comme question, c’est un test pour les femmes ! Mais les hommes ont-ils eux aussi des tests semblables dans leurs revues, entre les actrices du X et les 4×4 ? J’imagine quand même le résultat.

Vous êtes : DOUDOU BOULET

Comme un chien perdu, vous craignez que la main qui vous caresse ne vous repousse soudain. Vous quémandez sans cesse de l’attention, mais vos hésitations perpétuelles pourraient bien être interprétées comme de l’indifférence et inquiéter le cœur sincère qui vous a recueilli.  L’amour, pas plus que la vie, n’est pas un spectacle que l’on contemple. Il faut l’applaudir. Il faut…

Gérard et sa PS3, Gérard et ses copains, Gérard et ses parents. Gérard, frère siamois de son canapé, un bol de corn-flakes greffé à la main. Gérard qui ne se décide pas. Gérard qui ne se décide pas à chercher sérieusement du travail, qui ne se décide pas à déménager pour venir vivre avec moi, qui ne se décide pas à me dire qu’il m’aime… Gérard qui ne se décide jamais à rien, qui ne décide jamais de rien… Mais Gérard si doux et si attentif. Gérard capable de me caresser les cheveux jusqu’à ce que je m’endorme lorsque j’ai envie de lui mais pas envie de lui faire l’amour.

Pauvre Gérard, je l’ai laissé dans un état ! Je ne l’ai pourtant pas quitté, je l’ai juste laissé seul quatre jours à Lyon. Le temps d’un break, un petit break, un breakounet. Mais pour lui, je l’ai abandonné ! Pour Gérard break est un mot à la lame effilée. Je sais qu’il a du mal à oublier Sylvia. Oublier Sylvia ou oublier le départ de Sylvia ? Il paraît qu’il existe des femmes rompant par mail ou par sms. Sylvia, elle, a rompu par petite annonce, dans la rubrique Messages personnels de Libération. Elle avait décidé de faire un break. Un vrai, elle. Elle savait que chaque jour Gérard lisait cette rubrique au bar PMU en bas de chez lui. Elle pensait que c’était par amusement ou désoeuvrement, mais je sais que ces messages étaient pour lui des graines d’amours éternelles, des pitchs de contes de fées. Elle a décidé de ne pas revenir de son break et a choisi ce moyen pour le lui annoncer. Gérard conserve au fond de son vieux portefeuille, je le sais car je l’ai trouvée en portant cette relique de son grand-père à recoudre chez le cordonnier, la petite annonce :

Sylvia pour Gérard. Les Pénélopes des temps modernes tissent et détissent leurs toiles, pour partir parfois faire souche ailleurs. Aussi, le temps est venu de t’annoncer : impossible d’entretenir l’incertain, je te quitte Gérard, c’est certain

Gérard n’a pas guéri de la violence de cette rupture. Pas plus qu’il n’a pardonné à Libération de s’être ainsi fait complice de la trahison de Sylvia. Depuis, pour se venger, il lit Le Figaro.

Si l’homme idéal existait, on le clonerait. On aurait toutes le même. Ce serait comme la Trabant en Allemagne de l’Est. Ca nous éviterait bien des tracas : les comparaisons, le doute… Oui, on n’aurait plus à hésiter à s’engager ou à se désengager. Plus de risque de se tromper. Plus de choix à assumer. Plus de risque de changer son cheval borgne pour un aveugle. Plus de risque de penser un jour : « Celui-là, si je l’avais rencontré plus tôt ! ». On ne chercherait plus « le bon », puisqu’ils seraient tous « le bon », ou tout au moins aucun ne serait « le pire ». Donc, plus de break non plus. Mais que serait la vie dans ce monde de Playmobil, ce monde dans lequel on jouerait toutes avec le même Ken ? Ca nous priverait du frisson, de la chair de poule… Ca nous priverait du cocktail, amer et délicieux à la fois, de la peur et de l’enthousiasme, de la tristesse et du bonheur. Si ça se trouve, l’homme idéal, ce serait Gérard ! Non, n’exagérons pas ! Cependant, il y a quand même deux ou trois gènes de Gérard qui pourraient être utilisés pour le composer, cet homme idéal !

Moi, mon break, c’est juste un besoin de recul et d’air iodé. Redevenir pendant quatre jours la petite fille qu’on accueillait pour les vacances, début juillet, chaque année. Retrouver ma mémé Le Goff. L’entendre me dire, de sa voix grondante et éplorée, lorsque, en tablier bleu à fleurs, elle m’ouvrira la porte : « Ma faour kaezh plac’hig, que tu es pâlotte ! Celle-ci est toute maigrelette ! Tu manges pas, c’est sûr ! ». Qu’elle prépare rien que pour moi son kig ha farz en s’y attelant tôt le matin, avec le lard qu’elle sera allée la veille chercher chez Raymond ! « Chez Raymond, c’est comme chez le cochon, tout est bon ! » ajoutera comme à chaque fois mon pépé avec un clin d’œil malicieux. Que je sente l’odeur du far aux pruneaux, avec sa cuillère à café de rhum, envahir la maison ! 

Entendre aussi mon pépé chantonner lorsqu’il va pisser au fond du jardin avant de se coucher en fumant sa dernière cigarette roulée :

O Breiz, ma Bro, me gar ma Bro !  

Tra ma vo’r mor ‘ vel mur n‘ h he zro  

Ra vezo digabestr ma Bro !  

Entendre ma mémé le menacer de l’opprobre des voisins : « Jakez ! Peoc’h-ta ! An amezeien ! ».  Et mon pépé la sommer à chaque fois de le laisser tranquille avec ces foutus voisins : « Ma revr gant an amezien ! ». Puis de clamer, en Français afin que nul étranger à l’entour occupant la terre de ses ancêtres n’ignore sa fierté celte : « L’homme libre pisse debout contre les arbres de son jardin ! ».

Retrouver ma chambre d’enfant, celle dans laquelle je passais les après-midi pluvieuses à lire les aventures de Fantômette. Feuilleter, allongée sur le lit, Fantômette au carnaval, Fantômette contre le hibou, ou tout autre tiré au sort sur l’étagère. M’assoupir ainsi jusqu’à l’heure du goûter en me délectant à l’avance à la pensée des kouign généreusement tartinés de beurre salé que je tremperai dans le café noir.

Et s’il fait beau, pas trop mais assez, enfourcher la vieille bicyclette et rouler jusqu’à la mer à travers la lande parsemée d’ajoncs. Croiser une amie de mémé qui va me lancer : « Alors Nolwennig, de retour ? Tu avais le mal du pays, ma belle ? »

J’ai envie que l’on m’appelle Nolwennig.

J’ai envie de redevenir Nolwennig.

Juste une ombre au tableau : dormir ce soir chez Justine avant de prendre le train demain matin. « Justine, c’est ma cousine ! ». Avoir encore droit toute la soirée à la revue de presse consacrée aux aléas amoureux de Justine ! Comme si je feuilletais un numéro de Closer Spécial Justine : « Le nouvel amour de Justine : elle en est folle ! », « Justine bientôt mariée ? », « Exclusif ! Rien ne va plus entre Justine et Franck ! », « Justine : Ses amis craignent le pire pour elle », « Justine : J’ai retrouvé goût à la vie grâce à mes enfants ! (Des photos en exclusivité) », « Pourquoi Justine se consacre désormais à son travail ! », « Tout sur le remède miracle qui a fait perdre trois kilos à Justine en une semaine ! »…

Heureusement, j’avais proposé à Jean-Michel de lui faire un petit coucou quand je passerai à Rennes. J’ai sauté sur l’occasion pour écourter la soirée avec Justine, prétextant un rendez-vous de travail. Ce garçon m’avait paru plutôt sympathique lors de notre rencontre au symposium parisien. En tout cas, il m‘avait bien amusée avec ses propos sur la Bretagne profonde. Il a une vision très binious et menhirs, coiffes et pardons ! Il m’a annoncé une surprise pour le dîner : aurait-il un poste à me proposer dans sa région commerciale ? Ce serait le rêve, j’aimerais tant revenir près de chez moi. Gérard me suivrait-il ? Je ne lui demanderais pas son avis ! Je lui dirais : « Je pars, tu viens ? ». Et il aurait cinq minutes pour faire sa valise… Pour ce qu’il a à mettre dedans, ce sera bien suffisant.

*

Ce n’est pas possible, il est là, lui ? En haut de l’escalator. Béat. Changé, parfumé, coiffé. Il ne lui manque que le bouquet de lilas. Je croyais en avoir fini avec lui à la fin de la nouvelle. Vous me reconnaissez ? Je suis l’auteur. François-Marie Ferré. J’étais occupé sur une autre nouvelle par deux tourtereaux qui n’en sont encore qu’aux sms et se promettent un week-end parisien : il en a profité pour s’échapper ! Qu’est-ce que tu crois ? Qu’il suffisait que tu ailles chez ton médecin, que tu lui fasses tes yeux de cocker, que tu lui chantes Ramona ? Tu l’as bien vendu ton produit, petit commercial : insomnie, angoisses, stress ? Tu l’as obtenu ton arrêt de travail ? Bravo ! Ta Nolwenn, tu peux l’emmener manger des frites chez Eugène ce soir ! Mais ne rêve pas, le navire amiral de ton projet, ta Santa Maria, je vais le transformer en galère. Des indiens Piaroas ont glissé des flèches empoisonnées au curare dans le carquois de Cupidon.

*

Quelle idée d’avoir une choisi une crêperie ! « Ca vous dit, une crêperie, Nolwenn ? » Tu parles ! Moi la bretonne pure beurre salé de Pouldreuzic, c’est la fête ! Tu connaîtrais les galettes de ma mémé Le Goff, tu n’oserais même pas regarder une crêperie en passant devant ! Ma mémé Le Goff, la Ducasse de la complète œuf miroir ! La Troisgros de la beurre sucre ! Si j’étais née à Montélimar, je suppose qu’il m’aurait offert une boite de nougats. Ou si j’étais niçoise, il m’aurait attendue avec un bouquet d’œillets. Il est gentil, Jean-Michel. C’est ça, je ne voudrais pas être méchante, mais il est gentil. Bien gentil, dans son petit costume… Un costume de vigile de La Fnac.

Enfin, gentil, c’est vite dit ! Ses propos à mon arrivée étaient choquants. Parler des SDF, venus chercher refuge contre le froid et la nuit, comme d’une cour des miracles. Associer ainsi misère et criminalité. Et la façon dont il s’est éloigné prudemment de ce grand noir à dreadlocks qui tenait des propos certes curieux mais avait l’air bien inoffensif. Et la façon dont il a regardé cette fille dans sa grosse parqua kaki, son bonnet enfoncé jusqu’aux oreilles et son énorme sac à dos lui servant d’oreiller. Mon dieu, quel mépris dans son regard !

Et là, tout de suite, sa façon de rabrouer le vendeur de fleurs pakistanais. Certes, je n’allais quand même pas passer toute la soirée avec une rose. J’aurais eu l’air d’une brave fille, heureuse avec un rien : une galette champignons, une crêpe chocolat chantilly, une rose, et au lit ! Quoique peut-être cette gêne eût été préférable à celle éprouvée lorsqu’il a repoussé le vendeur : pas un sourire, pas un regard. De la gêne ? A bien y penser, plutôt de la honte. Un petit coup de balai de la main comme on chasse une mouche qui vient vous déranger dans votre repas. Une fois Gérard a acheté une rose au restaurant puis, au moment de partir, il l’a offerte à la serveuse en la remerciant de sa gentillesse. Sur le moment, j’ai été furieuse. Mais j’ai compris plus tard que c’était une façon de me dire que je méritais pour lui bien plus qu’une rose. Qu’une douzaine de douzaines de roses, même. C’est sans doute la raison pour laquelle il ne m’offre jamais de fleurs. Ses rares cadeaux sont toujours modestes et surprenants, jamais décevants. Ce sont toujours des cadeaux que l’on ne m’a jamais faits et que, j’en suis convaincue maintenant, il n’a jamais faits à aucune autre. Des cadeaux d’une rare élégance sentimentale, qui révèlent la profonde connaissance qu’il a de moi, la profonde attention qu’il me porte. Des cadeaux qui témoignent de sa sensibilité. Jamais des cadeaux pour m’acheter mais des cadeaux qui sont les mots qu’il est impuissant à prononcer. J’ai toujours dans le fond de mon sac le petit carnet qu’il m’a offert la deuxième fois que nous avons dîné ensemble. Un petit carnet de rien du tout, un petit carnet à deux balles à la couverture sombre rayée comme un pyjama. Sans doute souhaitait-il qu’il que j’en fasse le journal intime de notre histoire, que j’y griffonne sentiments et souvenirs afin que rien de cette histoire d’amour ne s’efface ni ne s’oublie. « Cher journal, aujourd’hui Gérard est venu me chercher au travail et mon cœur a frémi en l’apercevant adossé à l’horodateur… ». 

Pauvre Gérard, il doit être dans un état à cette heure-ci ! Je vais lui envoyer un SMS pendant que le roi de la force de vente est sorti téléphoner sur le trottoir. Toute la crêperie a eu droit à Boney M, un vrai karaoké. Il ne pouvait pas le couper son mobile ? Il aurait peur de se couper autre chose par inadvertance ? Oui, je vais envoyer un petit SMS à Gérard pour lui souhaiter « bonne nuit », lui dire « A demain ». J’ajouterai « A lundi ». Ca va le rassurer. « Je pense à toi », ça serait bien aussi. Peut-être ne pas aller jusqu’à « Tu me manques » ni « Je t’aime », quand même. Pas à peine partie !

*

Ca y est ? Tu es prêt ? Tu l’as bien préparé ton effet ? Finis ta cigarette, prends ton temps, laisse-la se languir en ton absence, laisse l’impatience de te retrouver faire son œuvre, le manque de toi enflammer son désir…  Tu ne sais comment lui annoncer la merveilleuse nouvelle ? Approche ton oreille, je vais te souffler les bons mots ! Aie confiance en moi, je suis ton ami. Entre dans la crêperie comme sur la scène d’un théâtre, d’un pas souple et affirmé, d’un pas majestueux, pour lui suggérer toute la solennité de l’instant qu’elle va vivre. Assieds-toi lentement et regarde-la longuement : sourire mystérieux, regard pénétrant. Silence, suspens… Et puis, d’une voix grave : « J’ai une surprise pour vous Nolwenn… ». Silence, suspens, à nouveau…  Qu’elle cherche… Qu’elle n’ose deviner… Qu’elle caresse l’espoir qu’enfin arrive le moment dont elle rêve depuis votre rencontre, depuis le premier regard échangé. Ce moment dont elle rêve même  depuis qu’elle était petite fille et qu’elle regardait Sissi impératrice. Cet espoir qui lui a fait perdre appétit et sommeil. Cet espoir qui l’a fait se précipiter vers toi ce soir… Tu vois bien : ses quatre jours en Bretagne témoignent de l’impatience d’honorer la promesse qu’elle t’avait faite à Paris de t’emmener dans son Finistère natal. Et quand tu découvres l’importance que le pays Bigouden a dans son cœur, quatre jours à Pouldreuzic sont plus précieux à ses yeux que tous les week-ends à Venise ! Elle t’offre son enfance, elle t’offre ses secrets, elle t’ouvre grand les portes de son intimité. Elle s’offre ! Rendre visite à ses grands-parents n’est qu’un prétexte. Elle n’a pas hésité à passer la soirée avec toi plutôt qu’avec sa cousine qui l’héberge ? Quand on connaît le sens de la famille chez les Bretons du Finistère sud, ses sentiments pour toi ne font plus aucun doute. Mais, bien sûr, elle les cache, c’est cela qu’on appelle la pudeur féminine, cette retenue qui a tant de charme à tes yeux. Dis-lui combien tu as été vaillant, déterminé, pour arriver jusqu’à elle… Dis-lui le sacrifice que tu as fait, pour elle, sans hésitation, de toutes les missions importantes qui t’étaient confiées. Dis lui avec quel courage tu as affronté le DRH, avec quelle vigueur tu lui a rendu coup pour coup, avec quelles ruses tu as déjoué ses pièges, avec quelle force tu lui as fait mordre la poussière… Montre-lui le fier destrier blanc, à la porte de la crêperie, sur lequel tu vas l’enlever ! Envolez-vous vers le pays du soleil couchant dans une fabuleuse chevauchée qui ne cessera que lorsque les vagues éternelles de l’océan lècheront les sabots poussiéreux de votre monture. Va, le moment est venu ! Le bonheur t’attend. La vie s’offre à toi. Je veille sur toi. Je suis l’auteur et je t’ai créé pour te rendre heureux. C’est ma mission d’auteur, créer des personnages pour leur faire vivre de belles histoires. Aie confiance en moi, je suis ton ami, Jean-Mimi…

*

Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Qu’est-ce qui lui est passé par la tête pour monter un scénario pareil ? S’imaginer que je suis venu en Bretagne pour ses beaux yeux… Et quand je dis ses beaux yeux ! Je n’aime pas du tout sa façon de me regarder. Ni de me parler, d’ailleurs. Il ne me regarde pas, il me reluque. Il ne me parle pas, il me susurre. Qu’est-ce qu’il croit qu’il va obtenir à faire son doucereux comme cela ? Que je vais lui sauter au cou de bonheur ? Que je vais m’exclamer que je n’attendais que cela, qu’il me colle pendant quatre jours ? Il s’y voit déjà, c’est pas possible ! Il se l’est tellement imaginée, son escapade amoureuse, que c’en est devenu une réalité pour lui : je vais fondre de bonheur à l’idée de passer ces quatre jours avec lui ! Quand je dis, passer quatre jours, j’ai bien l’impression que c’est un CDI qu’il a en tête. Pour un peu, je vais trouver une bague de fiançailles dans ma crêpe. S’imagine-t-il que ne n’aurai pas assez de ma vie pour le remercier de m’avoir choisie, de toute une vie dans ma cuisine à préparer à manger pour nos deux enfants. Avec son manque d’imagination, je suis sûr qu’il proposerait de les appeler Annaig et Corentin. Et voilà ! Maintenant, le grand jeu : dîner en amoureux avec plateau de fruits de mer, balade en amoureux sur un sentier douanier, coucher de soleil et musique éternelle des vagues ! Encore quelques instants et je vais voir débarquer les Mariachis qu’il a commandés. Comment je vais m’en sortir ? Mon Dieu, comment je vais m’en sortir ? Le karaoké reprend ! Bien sûr, je vous en prie… Oui, oui, une minute, prenez votre temps… Les gentils, quels cons ! Pourquoi on a inventé deux mots, gentil et con, on aurait pu faire l’économie d’un ! Heureusement, Gérard n’est pas un gentil. Il ne m’appelle jamais par des mots doux, même si j’en rêve parfois la nuit. Jamais « Mon chat », ni « Ma puce » ou « Mon cœur »… Même pas « Chérie ». Il ne m’appelle pas Nono, non plus. Il m’appelle Nolwenn, tout simplement, mais il faut voir comment il le prononce : avec profondeur, avec intensité, avec gravité. Gérard ne me prend pas pour sa chose. Sa distance apparente est peut-être le signe de son respect pour moi : ne pas m’envahir, me laisser décider, librement. Me laisser venir, choisir. Le vrai don de soi est le don librement consenti. Ou alors cette distance révèle la dimension de ses sentiments pour moi, des sentiments si puissants qu’ils l’effraient. Je vais lui envoyer un sms. Si mon absence lui est trop douloureuse, si elle lui rappelle trop celle de Sylvia, il peut encore prendre le train demain. J’irai le chercher à la gare, à Quimper. On sera à Pouldreuzic en fin de journée pour aller…

*

Qu’est-ce que tu crois ? Qu’elle t’attend les yeux humides d’émotion, perdus dans ses rêves ? Qu’elle va te murmurer dans un soupir : « Jean-Michel ! Oh Jean-Michel ! Quel bonheur, mon amour… » Cours, cours à ta perte…  Rien ne peut arrêter maintenant le mécanisme que j’ai construit avec ingéniosité. J’ai remonté le ressort et déclenché l’inévitable. Tu peux me supplier. Tu peux te raser la tête et te la recouvrir de cendres. Tu peux acheter tous les cierges que tu veux, jusqu’à en épuiser ton Plan d’Epargne Actions, puis les faire brûler en un tel nombre que leur lumière sera visible de la station spatiale… Tu peux me sacrifier un mouton, un troupeau de moutons, tous les moutons d’Ecosse et de Patagonie… Rien n’arrêtera ma vengeance. Rien n’apaisera mon courroux. Estime-toi heureux, j’aurais pu fomenter une vengeance bien plus terrible. Faire racheter ton entreprise par un fonds de pension américain : tu ferais partie des premières têtes coupées… Lente dérive sur le fleuve Pôle Emploi. Longue série d’entretiens de recrutement qui distilleraient tous le poison de l’illusion jusqu’aux chutes Victoria de ta carrière professionnelle : « Malgré vos indéniables qualités professionnelles, nous sommes au regret… ». Périodes d’essai, CDD… Et sans cesse, sans cesse, retour aux petites annonces… Pire, tu finirais, à ton tour, dans la Manche ou la Mayenne, errant à longueur de journée, sous la pluie, jusqu’à la tombée de la nuit, au fond de zones artisanales peuplées de bâtiments fantômes. J’aurais pu faire courir sur ton compte les pires rumeurs : un enfant caché avec la secrétaire bipolaire du service des achats, des photos de ta prestation au Mykonos Club lors de la soirée Village People, un témoignage chez Delarue, « Oui la fausse barbe, la perruque rousse et les lunettes de soleil : c’était lui ! », pour « A trente-cinq ans, je dors toujours dans le lit de ma mère ». Tu aurais mérité tout cela à la fois pour me venger de toutes les humiliations que ceux de ta tribu de macaques à cravate m’ont fait subir… Bouc émissaire, poupée vaudoue, victime sacrificielle, retourne dans la crêperie, il est temps d’en finir.  Ton bourreau a de beaux yeux espiègles, un sourire d’ange, des mèches folles sur la nuque, mais il sera sans pitié ! Ecoute les tambours qui roulent, la foule qui gronde d’excitation… Marche vers la table, comme on marche vers l’échafaud.

*

« Alors Nolwenn ? Qu’en dites-vous ? Qu’en dis-tu, si vous, tu… On ne va pas passer le week-end à se tutoyer quand même !

– Bien sûr, Jean-Michel, tutoyons-nous, nous sommes collègues.

– Comment faisons-nous alors, Nolwenn ?

– Ma cousine habite à deux pas, en bas de l’avenue. Je vais rentrer à pied. J’ai juste mon sac de voyage. Ne vous, ne te donne pas la peine de me raccompagner.

– Non, je voulais dire pour demain matin ?

– Pareil. A pied ! Je remonterai à la gare à pied.

– Oui, mais nous pouvons faire la route ensemble…

– Quelle route Jean-Michel ?

– Mais, Nolwenn, la route pour…

– Excuse-moi : sms ! Ca doit être mon fiancé qui me confirme l’heure de son arrivée demain à Quimper. Il me rejoint. Je le présente à mes grands-parents. »

*

Tu aimes le cinéma, Jean-Michel ? Bien sûr, tu aimes le cinéma, Jean-Michel ! C’est moi qui ai programmé le logiciel de ta mémoire, de tes goûts. Le rideau aux publicités peintes et les fauteuils de velours cramoisi, c’est moi. Le petit mineur qui balance sa pioche en plein coeur de la cible : c’est moi. Le goût des esquimaux vanille enrobés du chocolat au lait parsemé d’éclats de noisette grillés : c’est moi. Et les westerns ? C’est moi ! Car tu aimes les westerns par dessus tout, n’est-ce pas Jean-Michel ? La diligence attaquée par les bandits et qui tente de leur échapper, ses embardées sur la piste caillouteuse risquant de la faire chavirer à chaque instant. Le fort, en rondins, cerné par les Apaches préparant leur dernier assaut alors que les provisions s’épuisent et que leurs flèches pleuvent : lorsqu’elle arrivera, enfin, la cavalerie ne trouvera plus que des cendres fumantes et des cadavres bleus. La fusillade dans le saloon, entre le chapeau melon du pianiste et les gambettes résille des danseuses, la jarretière rouge haut perchée. Le soleil décline derrière les collines qui entourent la ville. Le silence s’abat et on ne perçoit plus que la litanie lancinante d’un harmonica. Les femmes poussent les enfants à l’abri dans les maisons. Les hommes se cachent aux encoignures des portes. L’horloge du Boarding Hotel va bientôt marquer huit heures. Tu émerges de la ruelle obscure, entre la banque et la boutique du barbier. Tu viens te camper au milieu de la rue poussiéreuse qui traverse la ville. Tu te figes. Tes bras s’écartent de ton corps, tes mains à hauteur de tes hanches. Tu déploies tes doigts à autour des crosses de tes revolvers, jusqu’à les frôler. La grande aiguille se rapproche du XII par saccades. Une page arrachée d’un  journal, poussée par le vent, traverse la rue en virevoltant. La ville retient son souffle. Silence. Harmonica. Un cheval hennit devant le saloon. Un chien jappe au loin. Un rideau bouge à une fenêtre, au-dessus du drugstore. Sous le large rebord de nos chapeaux, nous nous fixons comme le cobra fixe la mangouste. D’une dernière saccade, la grande aiguille se cale sur le XII. Je tire. D’instinct. Tu n’as pas eu le temps de réagir. La balle te percute entre les deux yeux. Tu restes immobile un instant, comme surpris, comme hébété. Tu titubes deux pas en avant. Lentement, tu tombes à genoux, comme pour une prière. Tu t’effondres sur le côté. La page de journal vient se coller sur ton visage comme le haut d’un linceul qu’on remonte. Les ombres sortent de leurs cachettes. Le croque-mort se dirige vers ta dépouille. Des hommes le suivent, retirant leurs chapeaux…

The end.

* * *

Author: François Marie Ferré

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