des nouvelles de fmf

E pericoloso sporgersi

| 1 Comment

– 1 –

« …llez-vous, ce 21 juillet 1969, il est 3 heures 28 du matin, en France, comme un peu partout sur la planète, le monde retient son souffle : un homme va, pour la première fois, marcher sur la Lune ! Un événement majeur dans l’histoire de l’hum… »

L’homme oscille entre sommeil et réveil. Fildefériste, seul face à la liberté de choisir le côté de sa chute.

Il cède, mollement, à la force d’attraction du passé. Il redevient l’enfant de cette nuit-là, tiré du lit par ses parents, baîllant devant la télé noir et blanc. Son petit frère l’appelle sur le balcon. Ensemble, ils fixent la Lune dans le ciel. Son petit frère en scrute la surface. Il espère apercevoir Amstrong et Aldrin lui adresser un signe de la main.

Avant de se rendormir, ils feuillettent ensemble, pour la centième fois, dans le même lit, On a marché sur la Lune.

L’homme s’accorde encore quelques instants d’apesanteur sur le fil tendu entre la nuit et la journée.

– 2 –

Par la fenêtre défilent les images d’un livre d’écolier.

Des prés.

Des haies.

Des bosquets.

Des barrières de bois.

Vermoulues et de guingois.

Un tapis vert qui remonte jusqu’à l’horizon.

Un tapis vert, lisse comme un tapis de billard, mais vert dans toutes les variations de vert.

Vert nuancé de jaune, de bleu, d’ocre.

Les nuances s’entremêlent, s’enlacent.

Comme sur une veste de treillis.

Un troupeau de vaches.

Posé dessus.

Les vaches regardent passer le train.

Fixement.

Sans un meuh.

Vaches à la robe noire et blanche.

Les taches dessinent des continents de réglisse séparés par des océans de lait.

Vaches au pis rose.

Rose comme de la pâte d’amande.

Leurs queues suspendues, résignées à ne plus chasser des mouches importunes ; de toute façon, les mouches ont cessé leur ballet agaçant.

Un petit vacher.

Sa culotte noire lui tombe jusqu’aux genoux ; elle est retenue par une bretelle rouge qui barre sa chemise bleue, sans col.

Une culotte comme celle des trois petits cochons.

A la main, le bâton avec lequel il guidera son troupeau au retour.

Sur la route qui redescend vers le village.

Il est pieds nus ; il marchera sur l’herbe du bas-côté, le goudron est brûlant.

Il regarde passer le train.

Fixement.

Comme s’il scrutait l’intérieur des wagons à la recherche d’un visage connu.

A ses côtés, son chien.

Un grand chien au pelage clair.

Quelques taches sombres sur les flancs donnent du relief à sa silhouette.

Le chien s’est figé.

Il a cessé d’aboyer.

Il regarde passer le train.

Fixement.

Au loin, en contre-bas, un troupeau de moutons. 

Les moutons regardent passer le train.

Fixement.

Serrés les uns contre les autres tels des flocons d’avoine au fond du bol au petit déjeuner.

En grappe autour de Margot.

Margot dont le vent n’agite plus ni la robe à fleurs ni les blonds cheveux détachés.

Sur Margot et ses moutons veille un épouvantail bienveillant.

Peut-être, au loin, une meule de foin.

Une grange.

Une charrette à sa porte.

Peut-être.

Mais, le train est déjà trop loin.

– 3 –

« … de retrait des contrôleurs de la SNCF, un TER sur deux en région PACA, deux en… »

L’homme s’extirpe du lit. Il éteint le radio-réveil. Il hésite à enfiler sa robe de chambre, à chausser ses pantoufles. Il hésite. Comme devant un effort considérable à effectuer.

S’extrayant de l’apesanteur, il s’accroche tant bien que mal à la rambarde du présent.

Enfin, il décide. La fraîcheur, tombée droit du ciel par cette nuit sans nuage, colle encore aux carreaux des fenêtres. Faisant fi de l’image désastreuse que lui renverra tout à l’heure le miroir de l’entrée, il enfile sa robe de chambre et chausse ses pantoufles.

– 4 –

Sur la banquette, un journal abandonné par un voyageur.

Par négligence ?

Par générosité ?

Par distraction ?

Le titre de La Montagne couvre les quatre colonnes de la une : Le premier homme de l’espace est russe.

Le quotidien rattrape la science-fiction.

Déjà tous ces appareils ménagers qui pénètrent dans les foyers.

Bientôt les voitures volantes dans les villes.

Bientôt les robots offrant aux ouvriers un repos bien mérité.

Bientôt, pourquoi pas, un homme sur la Lune.

L’homme et la femme, sur la banquette, s’extasient sur cet événement.

L’homme a gardé son feutre.

La femme a gardé son manteau de laine carmin à col de fourrure rousse.

Le feutre de l’homme semble être du poil.

Mais le col du manteau de la femme est-il du renard ?

Youri Gargarine, murmure la femme en pointant du doigt la photo de la une du journal.

Gagarine, rectifie l’homme.

Le couple s’extasie sur cet événement ; cependant, il regrette qu’il soit soviétique et pas américain.

Du regard, la femme sollicite l’approbation du voyageur à la veste en cuir assis en face d’eux.

Puis elle tente d’engager une conversation, comme avec un miroir.

L’Amérique est un pays moderne.

On ne peut pas en dire autant de la Russie.

L’URSS, rectifie l’homme.

Le voyageur en veste de cuir n’acquiesce pas ; il reste muet.

Regard obstinément muet.

La femme se dit qu’il est peut-être communiste.

Prudence, alors.

Presque 19 % aux dernières législatives.

Un électeur sur 5.

On doit en croiser partout ; ils sont partout.

Prudence.

– 5 –

L’homme entre dans la chambre qui fut celle de sa fille. Maintenant, elle a été baptisée chambre d’amis. Pourtant il n’a plus d’amis. Certains sont morts. D’autres, pire, sont remariés. D’autres fixent, des heures durant, le parc à travers la fenêtre de leur chambre à la maison de retraite. Guettant le train à vapeur, le bateau à aubes, l’avion bimoteur qui va les emporter. Les emporter jusqu’au pays des vahinés, des cocotiers et des plages de sable blanc. Jusqu’au pays des tours qui grattent le ciel, des néons qui taggent les façades d’immeubles la nuit et des Cadillac roses qui soulèvent la poussière des parkings de motels. Jusqu’au pays des moines en robe orange, des parfums mélangés de marijuana, d’épices et d’encens.

Du bout du pied, l’homme allume l’interrupteur sous la table qui dévore la pièce. La pièce se remplit du vrombissement familier.

– 6 –

Tchou Tchouuu !

Le tunnel ouvre une gueule béante.

Il avale le train.

Tagadam tagadam !

La fumée de la locomotive comme un monstrueux matelas de ouate entre les parois du tunnel et le flanc des wagons.

L’odeur de charbon dans le compartiment.

La femme s’inquiète.

Trouveront-ils un porteur à la gare lorsqu’ils récupéreront leurs bagages ?

Le chauffeur de taxi acceptera-t-il de monter les bagages jusqu’à leur porte ?

C’est haut trois étages !

Elle l’avait bien dit lorsqu’ils avaient acheté cet appartement.

C’est haut trois étages !

La femme serre compulsivement son sac à main posé sur ses genoux.

Se mord la lèvre inférieure.

Fixe le filet à bagages.

L’homme la rassure.

Il organise leur retour à la maison.

Elle restera à l’appartement pendant qu’il descendra chez l’épicier ; il n’y a plus rien, ni beurre, ni fromage, ni lait.

Puis il passera chez le boulanger et chez le charcutier pour compléter le ravitaillement.

La femme s’inquiète.

Restera-t-il du pain à la boulangerie à cette heure-ci ?

Du jambon, pour ce soir, ça devrait suffire ?

Il doit rester un sachet de purée.

Faut-il mieux prendre des bouchées à la reine ou des coquilles Saint-Jacques pour dimanche midi ?

L’homme la rassure.

Il avisera sur place.

Pendant ce temps-là, elle, elle attendra l’appel de leur fils.

Il a dit qu’il passerait dimanche.

Qu’il appellerait avant, à leur retour, pour confirmer.

Mais avec lui, on n’est jamais sûr de rien.

C’est vrai qu’il a beaucoup de travail, au bureau.

Et qu’il est bien fatigué.

Mais, il pourrait venir prendre le café, au moins, c’est la fête des pères.

Enfin, c’est quand même un chic fils, conclut la femme.

– 7 –

L’homme entre dans la salle de bain. Il laisse couler l’eau du robinet pendant qu’il se lave les dents. Ce n’est pas bien, il le sait mais il le fait. Il aime écouter le bruit de l’eau, comme un torrent de montagne. Il aime observer la spirale d’eau qui s’enfuit au fond du lavabo. Il se rince la bouche, recrache. Les motifs, que dessinent les restes de dentifrice à la surface de l’eau tourbillonnante, lui rappellent l’écume du torrent frappant les rochers de la rive.

Il se rasera peut-être aujourd’hui car il va sortir. Il se dit qu’il n’aimerait pas, s’il tombait dans la rue, arriver aux urgences pas rasé. Il verra après le petit déjeuner. Chaque chose en son temps. Le petit déjeuner d’abord.

Avant l’effort, le réconfort.

– 8 –

Ciu ciu !

Le train surgit à l’autre bout du tunnel.

Se tortillant comme une chenille.

Ciaca ciaca !

Les bruits ont changé.

Le sifflet craché par les poumons de la locomotive.

Le martèlement des roues sur les rails.

A-t-on franchi une frontière ?

Par la fenêtre du wagon, maintenant un port.

Des toits de briques ; on n’est donc pas en Bretagne.

Des façades blanches aux colombages rouges ; est-on au pays basque ?

Pourtant, deux marins en cirés jaunes penchés sur des cordages.

Pourtant, un marin en marinière portant un casier à homard.

Alors, Pays basque, Bretagne ?

Des voiliers entrent et sortent du port, toutes voiles déployées.

Voiles dressées comme des oreilles de chat.

Un phare veille sur eux.

Tel un cyclope débonnaire.

La digue enroule son bras autour d’eux.

Comme pour les protéger des dangers de l’océan.

De son Poséidon coléreux, de ses sirènes malveillantes.

La femme agite sa main devant son nez, comme un éventail.

Ouvrir la fenêtre, un instant, pour chasser l’odeur de fumée, propose-t-elle.

Et laisser entrer l’air marin.

L’homme se lève.

Il pose son feutre sur la banquette ; il ne faudrait pas qu’il soit happé par le courant d’air que va provoquer l’ouverture de la fenêtre.

Ouvrir avec prudence, en respectant la mise en garde gravée sur le petit support de cuivre :

E pericoloso sporgersi

La manivelle de la fenêtre résiste.

L’homme insiste.

La manivelle est coincée.

Il peste.

Abandonne.

Se rassoit.

Remet son feutre.

– 9 –

L’homme verse le reste du café de la veille dans le bol de faïence blanche. Il glisse deux tranches de pain de mie dans le grille-pain. Il ouvre le réfrigérateur. Il hésite : fraise ou abricot ? Fraise, il faut la finir. Il sort le pot de confiture de fraises du réfrigérateur. Et le beurre demi-sel. Et le lait demi-écrémé. Il complète le bol de café avec le lait.

Il enfourne le bol de café au lait dans le micro-ondes Puis-je dire que j’enfourne le bol dans le micro-ondes, se demande l’homme ? Je peux dire que j’enfourne le pain dans le four à pain. La pizza dans le four à pizza. Mais le verbe enfourner convient-il au four micro-ondes ? Four, certes, mais four micro-ondes ? Instituteur un jour, instituteur toujours !

Il dresse la table : couteau, assiettes, petites cuillères, serviette à carreaux rouges et blancs, dans son rond de serviette. Rond de serviette en bois d’olivier. Avec Papa gravé dessus. En italique. Cadeau de sa fille pour une fête des pères.

Les deux tartines de pain de mie jaillissent, colorées comme de la céramique, du grille-pain. Il dépose sur chacune d’elles une noix de beurre qui commence à s’étaler en fondant.

Il ne manque plus que le journal et le rituel aura été respecté à la lettre. La journée pourra commencer.

Chaque chose à sa place et les moutons seront bien gardés.

Ca se dit ? se demande l’homme.

– 10 –

Le train traverse une gare.

Il file, sans ralentir.

Juste le temps de happer, par la fenêtre du compartiment, la cohue des au revoir sur les quais.

Le chef de gare, sa casquette blanche haut sur la tête, son drapeau rouge sous le bras, qui discute avec un conducteur à la porte de sa cabine.

Un militaire en gabardine kaki qui presse le pas vers le train sans doute sur le point de partir.

Un porteur qui entasse malles et valises sur un chariot pour les porter jusqu’à la consigne.

Un voyageur en imperméable mastic qui se renseigne, son billet à la main, auprès d’un employé.

Une petite fille, dans son petit manteau rouge qui enlace son père pour un dernier baiser.

Un marin, au pompon rouge, qui hèle un marchand de journaux.

Un homme en veste de cuir qui se dirige vers le souterrain, se pressant vers chez lui, fatigué par sa journée de travail.

Deux mécaniciens qui discutent devant la roue d’une locomotive. L’un tient une burette d’huile, l’autre le regarde faire, les mains sur les hanches.

Un aiguilleur, dont on devine la silhouette à travers les vitres de son poste, qui bascule des leviers.

Le train file, sans ralentir.

Déjà, la gare est loin derrière.

L’homme au chapeau se replonge dans la lecture de La Montagne.

Et la femme au col de fourrure, dans sa contemplation du filet à bagages.

– 11 –

L’homme entrouvre la porte de l’appartement.

Tend l’oreille.

Attentif aux bruits de la cage d’escaliers.

Rien !

Il jette un coup d’œil par l’entrebâillement de la porte.

Personne !

Il peut se risquer à un aller-retour furtif à la boite aux lettres. En robe de chambre et en pantoufles.

Il ne veut pas qu’on le voie ainsi, en costume de retraité du premier.

Il dégringole prestement les quelques marches.

D’un geste vif, il ouvre sa boîte aux lettres.

Se saisit du journal.

Referme.

Regrimpe les marches, deux par deux.

Se replie dans l’appartement.

Referme la porte.

L’honneur est sauf !

– 12 –

Le train franchit un viaduc de pierres.

Un petit torrent dégringole depuis le sommet d’une montagne.

Au loin, le sommet de la montagne.

Sommet enneigé.

Eternellement enneigé.

Sur le flanc de la montagne, une forêt de sapins.

Sapins aux formes découpées comme les pièces d’un puzzle.

Armée de silhouettes juxtaposées comme les cibles d’un stand de tir à la fête foraine.

Au bord de la forêt, un chalet.

Balcon, au garde-corps décoré de croisillons, surplombant la terrasse de l’entrée.

Pot de fleurs rouges au rebord de chaque fenêtre.

Dans une prairie en contrebas, des moutons.

Encore des moutons.

Pas une bergère pour les garder, cette fois-ci, mais un pâtre.

Comme un santon de Noël, sans le petit Jésus.

Large chapeau noir et ample houppelande.

Sa longue barbe blanche laisse entrevoir un foulard rouge enroulé autour de son cou.

Appuyé, les deux mains nouées, sur le haut de son bâton, il regarde passer le train.

Les moutons aussi regardent passer le train.

Le grand chien au pelage clair aussi.

Le loup, de loin, dans la forêt, aussi.

– 13 –

L’homme étale le journal grand ouvert sur la table. Et la confiture sur les tranches de pain de mie beurrées.

Il passe en revue les nouvelles. Méticuleusement. Il passe en revue les nouvelles, comme un général devant une rangée de soldats, un par un, droit dans les yeux. De l’international aux pronostics turfistes. De l’éditorial aux programmes de la télévision. De la bourse aux avis d’obsèques. Du haut de la page paire, tout en haut à gauche, au bas de la page impaire, tout en bas à droite. Avec un regard de métronome. Une lecture longue comme une revue du 14 juillet sur les Champs Elysées.

Une fois la revue achevée, il se lève et dépose la vaisselle dans l’évier. Il remet le beurre et la confiture dans le réfrigérateur. Il fera la vaisselle plus tard. Avec celle du déjeuner. Mais la confiture sur la cuillère ne risque-t-elle pas d’attirer les mouches ? Bien que ces jours-ci les mouches aient cessé leur ballet agaçant. Il se dit qu’il fera quand même la vaisselle tout à l’heure. Il va d’abord prendre sa douche. Rien ne le presse. Il est maître de son temps.

Il est le maître du temps.

– 14 –

Ciu ciu !

A nouveau un tunnel.

Le train s’y engoufre comme dans un four.

Ciaca ciaca !

A nouveau le matelas de ouate et l’odeur de charbon.

A nouveau, la femme agite sa main devant son nez, comme un éventail.

Elle demande à l’homme s’il ne veut pas encore essayer d’ouvrir la fenêtre, quand même, peut-être que cette fois-ci.

Devant son silence, elle tente vers le voyageur à la veste en cuir un regard plaintif.

Puis, dans un soupir, elle lève les yeux vers le filet à bagages.

Le train surgit à l’autre bout du tunnel.

Tchou Tchouuu !

Se tortillant comme une chenille.

Tagadam tagadam !

Un village tout au fond d’un vallon.

Des maisons blotties contre une église.

Telles des chatons contre le ventre de leur mère.

Le clocher veille sur elles.

Comme le phare sur ses bateaux.

Comme le pâtre sur ses moutons.

La campagne à nouveau.

Des chevaux dans une prairie.

Une halte de campagne sur le bord de la voie.

A deux pas d’un étang à canards.

Un bâtiment modeste.

Une aile pour un bureau, sans doute.

Une aile pour le matériel, sans doute aussi.

Entre les deux, une salle d’attente, vraisemblablement.

Une femme assise sur un banc, sous l’auvent de la salle d’attente.

Un banc sous une grosse horloge ronde, entre une affiche pour une station balnéaire et une fontaine.

Elle n’a pas de bagages.

Elle lit.

Elle semble attendre.

Peut-être un omnibus.

Une Micheline, crème et rouge, comme celle croisée tout à l’heure.

Peut-être le prendra-t-elle pour rentrer chez elle retrouver un chat, des enfants, un mari.

Peut-être elle rejoindra-t-elle un homme qui en descendra.

Peut-être repartiront-ils ensemble ; elle a invité l’homme ce soir chez elle pour la première fois.

Peut-être repartiront-ils chacun de leur côté ; l’homme lui annoncera que c’est inutile, que tout est fini.

Ou c’est elle qui lui annoncera qu’elle a avorté et que tout est fini.

– 15-

L’homme chante sous la douche. Il chante qu’il entend siffler le train. Et que c’est triste un train qui siffle dans… Dans le soir ou dans le noir ? Il ne sait plus. C’est sans importance. L’important, c’est que ça rime avec la cohue des au revoir.

Il saisit la serviette et s’essuie. Il va s’habiller dans sa chambre.

Il hésite. Remettre la chemise bleue d’hier, un peu froissée ? Ou la chemise à carreaux repassée dimanche ? Il va sortir tout à l’heure. Il se dit qu’il n’aimerait pas, s’il tombait dans la rue, arriver aux urgences avec une chemise froissée, même un peu froissée.

Il choisit la chemise à carreaux.

– 16 –

La sonnette annonce le passage du train.

La garde-barrière a abaissé les barrières.

Un groupe de cyclistes a mis pied à terre.

Ils ont des maillots de coureur du tour de France.

Vert, bleu, rouge…

La garde-barrière agite son drapeau rouge à l’approche d’une 4 CV verte.

Une petite valise en cuir marron est accrochée sur le toit.

Une 404 crème à la vanille la suit de près.

Son conducteur aux grosses lunettes à monture noire fume le cigare.

La femme pointe la 404 du doigt.

Elle dit que c’est une belle voiture.

Qu’ils devraient en acheter une pareille, quand ils vont changer.

En noir, ce serait mieux.

Et que leur fils va bientôt changer la sienne.

Lui aussi, il devrait prendre une 404.

L’homme acquiesce d’un raclement de gorge.

La garde-barrière porte un tablier rouge et des sabots de bois.

Le train passé, elle retournera dans sa cuisine.

Dans la petite maison carrée.

Façade jaune, volets verts et toit de tuiles rouges.

Par la fenêtre de sa cuisine, elle surveillera la rencontre de la route et de la voie.

Elle préparera un bœuf bourguignon pour le dîner.

Il est temps de manger les carottes, elles vont s’abîmer si on attend encore.

Elle en fera un peu plus ; comme cela, demain, son mari en emportera une portion pour déjeuner sur le chantier.

– 17 –

L’homme, finalement, lave la vaisselle du petit déjeuner. Puis, il essuie le bol, le couteau, les assiettes, les petites cuillères. Puis, il range le tout sur les étagères du buffet. Il roule sa serviette, l’introduit dans le rond de serviette et la range aussi dans le tiroir de la table de formica. Il essuie la table de formica. Il se dit qu’il n’aimerait pas, s’il tombait dans la rue et était conduit aux urgences, que quelqu’un entre dans son appartement en désordre.

Il déroule l’agenda de sa matinée. Comme chaque matin, depuis la mort de sa femme. Prendre le bus de 9 heures 24 pour un tour en ville. Passer au tabac pour le loto bihebdomadaire. Passer chez Julien ; il doit avoir reçu des pinceaux n°3.

Il aura encore le temps de prendre un café au 421 avant de se rendre à la gare. Sa fille sera surprise de le voir. Elle part à 11 heures 35. Il espère que la grève des contrôleurs ne l’empêchera pas d’arriver à temps à l’aéroport.

Six mois de stage de fin d’études en Australie ! Ce n’est pas qu’il apprécie la cohue des au revoir ; le temps va lui sembler long sans elle et il a envie de la serrer une dernière fois dans ses bras avant qu’elle monte dans le train et que le train s’éloigne.

Comme quand elle était petite et qu’elle venait lui dire au revoir à la gare, dans son petit manteau rouge.

– 18 –

A nouveau la prairie.

Et les vaches qui regardent passer le train.

A nouveau le petit vacher et sa culotte semblable à celle des trois petits cochons.

Et son bâton.

Et son chien.

A nouveau les moutons.

Et Margot dans sa robe à fleurs.

Et l’épouvantail bienveillant.

Le petit vacher est amoureux de Margot.

En secret.

Il n’ose pas le lui avouer.

Il sait que sa culotte est semblable à celle des trois petits cochons ; que, pieds nus, il doit marcher sur le bas-côté de la route lorsque le goudron est brûlant.

Margot rêve d’être secrétaire à la ville.

Quand elle aura obtenu son certificat d’études.

Elle portera des bas sans couture.

Des robes achetées dans les grands magasins.

Elle travaillera dans un immeuble vitré.

Elle aura un agenda constamment ouvert sur son bureau.

Une machine à écrire italienne au capot scintillant.

Un téléphone à côté d’un cactus nain.

Ses ongles seront vernis.

Un bâton de rouge à lèvres et un poudrier, avec un petit miroir, au fond du tiroir de son bureau,

Un jour, elle rencontrera un beau jeune homme.

En costume cravate.

Chaussures cirées.

Chaussettes choisies avec soin.

Comme il vendra des voitures, il roulera toujours avec le modèle le plus récent.

Avec la radio au tableau de bord.

Il l’emmènera dîner au restaurant.

Des restaurants avec des serveurs silencieux et un sommelier respectueux.

Il l’emmènera au cinéma.

Et peut-être même au théâtre.

Un soir, au moment de se quitter, devant chez elle, il essaiera de l’embrasser.

Elle hésitera.

Elle en aura envie, follement envie.

Elle hésitera.

Soudain le train quitte la voie.

La locomotive glisse sur le flanc, se couche sur le ballast.

Le wagon bascule.

La femme hurle.

La tête de l’homme vient heurter violemment la fenêtre.

Les bagages sont projetés hors du filet.

Une valise s’ouvre dans sa chute.

Son contenu se répand dans le compartiment.

Les roues de la locomotive tournent dans le vide.

Wrzeee wrzeee…

– 19 –

Wrzeee wrzeee…

L’homme est alerté par le bruit des roues de la locomotive qui tournent dans le vide.

Il se précipite dans la chambre d’amis.

Il saisit la locomotive et les wagons.

Il coupe l’interrupteur du bout du pied.

Il repose la locomotive et les wagons sur les rails.

* * *

Author: François Marie Ferré

Auteur

One Comment

Leave a Reply

Required fields are marked *.