des nouvelles de fmf

La dédicace

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Je ne sais jamais comment rédiger une dédicace.

Des mots chaleureux, presque amicaux, pour de parfaits inconnus, cela dépasse mes capacités.

Certes, ces inconnus sont des intimes, puisqu’ils m’ont lu. Ou ils le seront bientôt puisqu’ils partageront mes pensées et mes émotions, mes enthousiasmes et mes chagrins, au fil des pages. Et c’est pour eux que j’écris. Mais, ils restent des inconnus dans ma vie et je n’ai rien à leur dire de personnel.

Fatigué par cet effort à renouveler pour chaque personne qui se présente, sourire aux lèvres et recueil à la main, j’ai opté pour une dédicace plate :

Bonne lecture !

fmf

Je sens toujours alors de la déception de la part du lecteur, ou de la future lectrice, qui s’attendait à bien autre chose.

Quelque chose de digne d’un écrivain.

Quelque chose d’unique pour lui.

Quelque chose qui montre qu’il, elle, compte pour moi, que nous nous comprenons, qu’un lien s’est établi. La preuve : la dédicace est à son prénom. Hélène, Nolwenn, Christophe, Jean-Pierre…

Tout autre chose, en tout cas, que cette dédicace « coup de tampon », aussi impersonnelle que l’appréciation d’un enseignant sur un bulletin trimestriel.

Pas plus que je ne sais écrire convenablement une dédicace, je ne sais comment me présenter.

Auteur ?

Ecrivain ?

J’ai découvert avec surprise le profond respect que les gens ont pour les écrivains. Etre annoncé comme écrivain éveille le même regard chez l’interlocuteur que neurochirurgien, attaché d’ambassade ou pilote de ligne. Admiration, envie…

Je ne vois sincèrement pas pourquoi.

Surtout depuis que je suis sujet au vertige des librairies.

Epuisé par l’écriture de deux cents pages et quelques, je suis étonné et étourdi d’avoir abouti à ce résultat au bout de plusieurs mois de labeur. Mais, lorsque j’entre dans la librairie, voici mon ouvrage noyé dans un océan de livres. Perdu, fondu, dans des vagues de livres qui courent le long de rayons à perte de vue, submergent des mètres carrés de tables…

Pourtant, lors d’une séance de dédicace, les lecteurs descendent des collines, guidés par l’étoile du berger, en l’occurrence la rubrique littéraire de leur magazine ! Ils portent ce livre comme un objet précieux. Ils sont là comme pour la présentation de l’enfant Jésus. Rien à voir avec un vernissage où y a toujours un visiteur dans la galerie pour déclarer : je serais capable d’en faire autant, si je voulais, si j’en avais le temps… Je n’ai jamais entendu quiconque dire cela à un écrivain. Sans doute le respect pour l’écrivain trouve-t-il ses racines dans le passé scolaire ! La page blanche à remplir pour répondre à une question si peu inspirante. Ou la carte postale, pensum de vacances, pour une tante restée en ville. Les mots qui ne viennent pas, les phrases qui ne se terminent jamais convenablement, les accords à ajuster, les répétitions à gommer.

« Vous écrivez ? Vous écrivez quoi ? »

Comment savoir, moi-même, ce que j’écris !

« Ca vous fait du bien ? »

Si ça me faisait que du bien, je ne le ferai pas… Je n’y trouverai pas d’excitation. Si ça me faisait du mal, non plus, d’ailleurs. Il y a suffisamment d’occasion d’avoir mal dans la vie, sans rajouter celle-ci. Ca ne me fait ni du bien, ni du mal. J’écris, voilà !

En tout cas, une fois la condition révélée, vous voilà obligé de vous montrer à la hauteur du statut d’écrivain. Jouer le rôle au mieux que vous puissiez. Un être mystérieux, à l’oreille duquel susurrent les muses, traversant les nuits en noircissant feuille après feuille. Un instant, vous êtes hissés à la hauteur d’un Victor Hugo écrivant face à la mer… D’un Balzac ne quittant plus sa robe de chambre. D’un Hemingway ou d’un Mussot, d’un Musset ou d’un Dard, selon les goûts et la culture de votre interlocuteur. Vous n’existez plus comme une personne, vous devenez un personnage.

Mais, un jour, il faut bien se confronter à la réalité. L’écrivain se réveille de mauvais poil car les muses lui sont devenues infidèles, il s’enferme dans un cachot sombre et étroit pour attendre que le vent souffle à nouveau, lui apporte l’idée et la phrase qui va avec. Il répond par des grognements, quand il répond. L’écrivain déçoit la groupie qui, quelques mois auparavant, le contemplait les yeux remplis d’admiration. Et la groupie fait ses valises en lui reprochant vertement son égocentrisme.

Comment être sûr de la nature de l’attirance chez cette femme qui vous demande : c’est vrai, vous écrivez ? Comment être sûr que son regard se pose bien sur vous, et non au-delà, loin au-delà ? Comment ne pas être son trophée, brandi sous le nez de sa meilleure amie : « Tu ne sais pas avec qui je sors, en ce moment ? Un écrivain ! »

Quand j’ai rencontré Lilette, j’étais bien décidé, cette fois, pour ne pas reconduire les mésaventure passées, à ne rien lui dire, à ne rien laisser paraitre. J’ai cherché à m’inventer un métier plus simple, et surtout pour lequel elle ne viendrait jamais manifester de curiosité ou d’intérêt. Comptable dans un EHPAD m’a semblé parfait. Qui s’intéresserait au travail d’un comptable dans un EHPAD ?

« Comptable ? Dans un EHPAD ? Wouaou ! Vous devez en voir des choses ! Vous me raconterez ? »

Non, ce n’était vraiment pas possible. J’avais fait le bon choix.

Chez moi, elle s’est cependant montrée surprise par la somme d’ouvrages sur les étagères qui couvrent les murs. Tu aimes Lydie Salvaire ? Tu connais Francis Mizio et Iegor Grann. Ce n’est pas possible, tu as tout lu de Tonino Benacquista, même son Lucky Luck ! Je ne pouvais pas tout descendre à la cave avant sa venue. Bien sûr, elle a aussi repéré mon goût pour les mots. Je n’ai pas poussé la duplicité jusqu’à parsemer mon expression de fautes de français ou réduire mon vocabulaire. Mais je détournais toujours habilement la conversation lorsqu’elle me disait : « Tu lis beaucoup, apparemment, tu parles bien aussi, tu devrais écrire ! »

Tout cela restait cependant un peu risqué. D’autant plus que Lilette était professeur de français et qu’elle pouvait, un jour, se lasser de côtoyer quelqu’un dont la vie se limitait à calculer une dotation aux amortissements, éditer des bordereaux de déclaration URSSAF ou tenir à jour un tableau de flux. Mais, j’ai tenu bon. Et nous avons ainsi partagé des moments agréables, ceux de tout couple en période de découverte mutuelle : restaurant, cinéma ou concert, plateau télé devant Woody Allen, grasse matinée… Dans la poursuite normale de ce cheminement, nous sommes partis en week-end pour la première fois. Sacs de voyage dans le coffre, café-croissant dans une station service, la mer qui apparaît enfin à l’horizon… Un week-end de roman d’amour s’annonçait. J’allais écrire pour Arlequin.

Après avoir pris notre chambre à l’hôtel, une petite pension de famille qui aurait pu servir de cadre pour un roman d’Agatha Christie, nous sommes allés boire un verre dans un café rappelant les cafés parisiens : tables rondes au plateau de marbre ceinturé d’une couronne de cuivre, chaises de rotin avec coussins rouges, garçons en noir et blanc. La rue que nous contemplions, assis à la terrasse, fleurait bon la cité balnéaire pour vacances familiales : magasins d’articles de plage, de maillots de bain et paréos, poissonnerie, salon de thé… « Il va pleuvoir demain, on risque d’être coincés à l’hôtel. Je vais aller chercher de quoi lire, me dit-elle, en désignant la Maison de la Presse de l’autre côté de la rue. Je vais voir s’ils ont le dernier Joël Egloff, j’en ai lu une très bonne critique dans Télérama. Je te rapporte quelque chose ? ». Je n’ai pas poussé l’imposture jusqu’à lui répondre Les Echos ou Le Nouvel Economiste.

Elle me laissa donc seul dans mes pensées… Lilette s’ancrait dans ma vie. « En douceur, en douceur, en douceur et profondeur » chantait Adamo. Mais, un jour ou l’autre, il me faudrait bien tomber le masque. Avouer. Avouer que je n’étais nullement le comptable que je lui avais fait croire. « Seulement y a le temps, et le moment fatal, où le vilain mari tue le prince charmant » chantait Nougaro. Oui, lorsque le prince charmant, disparaît, c’est un moment difficile. Comment allait se passer la disparition du comptable en EHPAD ? Pouvait-on fonder un couple sur un mensonge comme celui-ci ? Ce n’était certes pas lui avouer que j’avais une femme, dépressive évidemment, et deux enfants, à protéger du traumatisme du divorce de leurs parents. Mais c’était un mensonge de taille, quand même, et qui durait depuis près de deux mois.

Lilette revint, enjouée et je sentais bien que ce n’était pas parce qu’elle avait bien trouvé le dernier Egloff ! « Tu sais pas ce qui m’est arrivé ? » J’ai tout d’abord pensé qu’elle avait retrouvé une amie d’enfance perdue de vue depuis la sortie du collège. « Je suis tombé sur l’ouvrage d’un auteur, des nouvelles, tu ne devineras jamais quoi ! ». Non, je ne risquais pas de deviner, à moins que ce soit de m’avoir trouvé le dernier Benacquista dont la sortie m’aurait échappé, mais sa joie me semblait un peu disproportionnée. « L’auteur, Il s’appelle comme toi ! Ce n’est pas banal. Ton nom, d’accord, mais le prénom aussi ! Regarde par toi-même, je l’ai pris. Je te l’offre. » J’y étais : le moment redouté était arrivé. Pris au piège comme le cerf au milieu de l’étang, cerné par la meute. Il me fallait décider. Continuer à mentir : ça alors, même nom et même prénom, incroyable ! Ou tout avouer au risque d’un retour précipité chacun chez soi ? Je lui demandais si elle l’avait feuilleté. « Oui, j’ai lu la 4 de couverture, le texte de présentation de l’auteur et picoré au milieu… C’est pas mal du tout, alléchant en tout cas, tu me le passeras quand tu auras fini ? »

Je me suis décidé. J’ai pris le recueil qu’elle me tendait, sorti un stylo de mon East Pack, ouvert à la première page, celle de la dédicace. Lilette a dû penser que j’allais écrire un mémo, quelque chose comme « offert par Lilette lors de notre premier week-end en amoureux au bord de la mer ». Mais j’ai tracé, vivement, avant de lui rendre le livre :

Je ne savais pas comment te le dire

Author: François Marie Ferré

Auteur

2 Comments

  1. « Vous écrivez ? Vous écrivez quoi ? » est une vraie question qui pose un océan de réponses. Mais « Vous êtes auteur ? Vous faites-comment pour avoir des idées ? » est une question quasi existentielle ? Le mythe de la page blanche conjugué au fantasme de la panne d’inspiration ! Comme si être auteur ne pouvait pas être sommes toute que l’envie de partager un bon moment, autour d’une encre savamment orchestrée ! – Etre auteur c’est peut-être être et paraître un jour…

  2. Je trouve tellement juste de penser que le respect de l’écrivain trouve ses racines dans le passé scolaire.
    Cette nouvelle prête à s’interroger…
    A travers ses mots, n’est ce pas plutôt l’auteur qui devient un être cher aux yeux du lecteur ? Peut être verrons nous un jour, une dédicace, rédigée par un lecteur. Quelque chose comme : “merci pour ce moment”.. Non.. Je crois que cela a déjà été utilisé 🙂
    Pour ma part, je dirais : “merci FMF, nul besoin de dédicace, ma lecture a été bien plus que simplement bonne”.

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