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L’automne intérieur

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Depuis qu’Isabelle est partie, je vis seul.

Nous nous sommes séparés, ou pour être tout à fait honnête Isabelle nous a séparés, il y aura bientôt 5 ans.

Isabelle est très organisée. Contrairement à moi, je le reconnais. Elle avait donc préparé son départ avec minutie. Elle en avait tout d’abord choisi la date : après les résultats du baccalauréat. Durant l’année scolaire, cela lui aurait été plus difficile à gérer entre les cours, les préparations, les corrections, les conseils de classe… Les vacances scolaires lui laissaient également tout le temps nécessaire pour remplir les cartons puis s’installer dans son nouvel appartement. Ce nouvel appartement était déjà loué bien avant qu’elle ne m’annonce son départ. Les moquettes en étaient shampouinées, les vitres lavées, la salle de bains et la cuisine passées à la vapeur pour effacer toute trace des locataires précédents. Les compteurs avaient été ouverts, le changement d’adresse postale effectué, les administrations prévenues par courrier. Depuis des semaines, la camionnette du déménagement avait été réservée et les copains sollicités : en ces périodes de grandes transhumances et de longs week-ends estivaux, il faut savoir anticiper. Même la crêperie pour le repas de remerciement avait été choisie en s’assurant de la place disponible. Isabelle est très organisée.

Moi, je n’avais rien pressenti et quand elle m’a annoncé qu’elle partait, j’ai tout d’abord cru qu’elle prenait une semaine de vacances avec une amie. Elle m’a dit au petit-déjeuner : « Je m’en vais. » Ca ne voulait rien dire en soi. J’ai mis un long moment à réaliser qu’elle ne partait ni faire des courses ni camper quelques jours dans le Finistère Nord. Enfin, j’ai compris qu’elle ne s’absentait pas, elle m’abandonnait.

Je ne sais toujours pas aujourd’hui pourquoi Isabelle est partie. Il faudra que nous en parlions, lorsqu’elle en aura le temps.

Je me suis donc retrouvé un dimanche soir seul dans un appartement dévasté comme après le passage d’un huissier. Isabelle m’avait proposé de nous partager équitablement « les affaires ». Nous n’avions pas eu droit à la guerre, mais nous n’échapperions pas à Yalta. Sur une feuille de papier, elle avait tracé deux colonnes : une pour elle, une pour moi. Puis elle s’était attachée à une répartition tenant compte à la fois de l’usure de l’électroménager et du coût du remplacement en neuf, de la valeur sentimentale attachée au mobilier, de l’origine des objets et des livres. Sans doute dans sa tête avait-elle entré des coefficients pour qu’en bas de la feuille ni l’un ni l’autre ne soit ou ne se sente lésé. Ainsi, pour ce qui était de la bibliothèque, un livre hérité d’un parent n’appelait ni discussion ni contre partie dans son attribution. Un livre acheté lors de nos premières années de vie commune, attaché à une période heureuse, valait entre cinq et dix livres achetés plus récemment. La cote pouvait varier, un livre acheté lors des premiers week-ends en amoureux représentait une valeur supérieure à un livre acheté après la naissance de notre dernier enfant qui lui-même représentait une valeur supérieure à un livre offert par des amis lors de la pendaison de crémaillère de notre premier appartement… Je ne comprenais pas bien le mode de calcul mais ne le discutais pas car j’ai toujours fait une immense confiance à Isabelle.

J’ai commencé à vivre seul. Isabelle, sans doute pour m’encourager, m’a dit que je n’aurai aucun mal car déjà avec elle je vivais seul.

C’est vrai que vivre seul m’est à la fois aisé et douloureux. Mon éducation m’y a préparé, mon travail m’y aide beaucoup. Aux yeux de mes amis et de mes relations, je me suis forgé cette réputation d’un homme indépendant, vivant sans contrainte avec pour seule compagne sa liberté, liberté chérie. Mais derrière cette apparence, je connais trop bien le vide insondable de cette existence que beaucoup m’envient tant ils la fantasment pleine de rencontres inattendues, de désirs que rien n’entrave. Si je me lève tôt le matin pour aller boire un café dans le premier bar ouvert, c’est par besoin d’entendre le patron me demander si j’ai passé une bonne nuit et s’informer de mon emploi du temps de la journée. Une conversation légère de couple au petit-déjeuner ! Mes dîners, lorsque j’ai faim, se résument à manger, debout dans la cuisine, un plat surgelé, que j’ai quand même pris le temps de faire réchauffer ! Mes soirées se limitent souvent à passer de chaîne en chaîne sur le câble à la recherche d’une comédie distrayante, d’un reportage facile, d’une série haletante. Je travaille le week-end quand les enfants ne sont pas là pour effacer la boule d’angoisse dans ma poitrine qui m’envahit dès le vendredi soir. En permanence, la télévision est allumée pour me donner l’illusion de vie dans l’appartement… Et chaque dimanche soir je m’interroge : tout est-il déjà fini pour moi ou une éclaircie m’est-elle promise ?

Isabelle a, comme l’on dit, refait sa vie. Avec JB. Moi, je n’ai pas refait la mienne. Je me contente d’un vague replâtrage, bricolant par-ci par-là… Et lorsqu’une femme occupe mes pensées et mes instants pendant quelques semaines, je n’envisage nullement de refaire, juste de faire comme si. J’aime Isabelle.

Il y a quelques semaines, Isabelle m’a donc annoncé qu’elle s’installait avec JB. J’aime bien JB. Je trouve qu’Isabelle et lui forment un couple très harmonieux. JB me donne l’impression d’être rassurant, solide. Je suis sûr qu’il saura rendre Isabelle heureuse et entourer mes enfants sans prendre ma place.

« Je vais m’installer avec JB, m’a-t-elle dit, un peu gênée Excellent choix, ai-je ajouté, mais tu n’as pas besoin de ma bénédiction. Et toi où en es-tu ? m’a-t-elle interrogé, en me regardant droit dans les yeux, chagrinée, me semblait-il, à l’idée que sa question me blesse. Tu sais, les enfants s’inquiètent pour toi. »

Isabelle et moi, nous avons eu deux enfants. Anna et Simon. Ils ne semblent pas avoir souffert de notre séparation, d’ailleurs personne ne semble en avoir souffert. Même moi, je ne semble pas. Peut-être en fait en souffrent-ils autant que moi ? Je n’aime pas parler de ces choses-là. Je n’aime pas non plus que mes enfants souffrent.

Alors j’ai pris une décision.

Vendredi dernier, Sandra est arrivée une demi-heure avant les enfants. Elle s’était habillée sobrement et je me suis dit que je ne m’étais pas trompé sur sa capacité à être à la hauteur de mes souhaits. Un jeans, des Converse, un grand pull échancré… Elle s’était sobrement maquillée. Je lui ai fait visiter l’appartement et elle a éparpillé ses affaires dans la salle de bains et dans ma chambre. Notre chambre.

Lorsque Isabelle est arrivée avec les enfants, Sandra était assise en tailleur dans le canapé, feuilletant le Elle de la semaine. Elle s’est levée avec un grand sourire, a tendu la main à Isabelle avec franchise, s’est penchée pour embrasser les enfants en leur murmurant : « Votre père m’a beaucoup parlé de vous. Je suis très heureuse de vous rencontrer. » J’ai eu l’impression que mes enfants découvraient leur cadeau au pied du sapin de Noël. J’ai eu l’impression que l’inquiétude lue quelques semaines auparavant dans les yeux d’Isabelle soudain s’évanouissait. Elle m’a souri et j’ai deviné dans son sourire la tendresse qui ne s’effacera jamais entre nous. Puis elle nous a laissés tous les quatre en nous souhaitant un bon week-end.

« Ca vous dirait des pâtes ? a demandé Sandra aux enfants ? » Elle leur a fait des pâtes. Je n’avais jamais vu quelqu’un faire des pâtes gaiement. A table, la conversation s’est animée. Cela faisait longtemps que nous n’avions pas mangé, les enfants et moi, autrement qu’alignés sur le canapé face à la télévision. Avec Sandra, ils ont parlé de leurs copains et copines, de leurs loisirs. Ils se sont découvert des goûts communs, ont parlé des films qu’ils avaient vus récemment. Sandra les questionnait en manifestant de l’intérêt, de l’enthousiasme, de la surprise… Mes enfants étaient séduits.

Après le repas, Sandra a demandé aux enfants si elle pouvait fouiller dans leurs DVD, choisir un film qu’elle ne connaissait pas. Finalement, après avoir écouté leurs commentaires, elle a dit qu’elle avait envie de revoir Pretty Woman. Alors nous nous sommes tous serrés devant la télévision. Sandra riait d’émotion, riait de plaisir… Mes enfants étaient conquis.

Puis Sandra a proposé de faire de la tisane pour tout le monde et le bonheur d’être ensemble s’est prolongé en silence, devant nos verveine-menthe. Lorsque nous nous sommes couchés, je me suis endormi auprès de Sandra la tête pleine d’émotions que je croyais enterrées à jamais et qui soudain ressurgissaient intactes, semblables à ce qu’elles étaient bien des années plus tôt avec Isabelle.

Le week-end ne fut qu’un long défilé de petits bonheurs. Des moments anodins qu’il faut avoir perdus pour en savourer l’intensité. Des petits-déjeuners où se mêlèrent viennoiserie et sourires complices devant la difficulté des uns à se réveiller ou la volubilité matinale des autres. Du shopping inutile le samedi après-midi pour le plaisir de rejouer Pretty Woman, de parfumer l’appartement en rentrant avec de l’encens, de goûter une variété de thé à quatre heures. Un jeu de société où les gagnants font semblant de se moquer des perdants, les perdants font semblant d’être rancuniers envers les gagnants. Un tour le dimanche midi dans les rues piétonnes pour acheter des fleurs, écouter un accordéoniste jouer La Java bleue, s’attarder en terrasse. Les devoirs scolaires en commun qui donnent à chacun l’occasion de partager ses connaissances avec les autres… Le week-end ne fut qu’un long défilé de petits bonheurs.

Le dimanche en fin d’après-midi Isabelle est venue chercher les enfants. Elle était accompagnée de JB. Sandra et elle se sont fait la bise comme deux vieilles amies. Les enfants nous ont dit au revoir. Sur le pas de la porte, ils se sont retournés, nous ont fait un geste de la main et, avec un large sourire, ont murmuré : « A dans quinze jours ! »

Sandra a rangé ses affaires dans son sac de voyage. Je l’ai remerciée et lui ai remis les 1000 euros convenus.

Author: François Marie Ferré

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One Comment

  1. Dure la chute !
    Finalement on passe pas mal de temps à faire ” comme si “à tenter de ” sauver la face”
    Et finalement encore qui n’a pas connu ces moments là très justement décrits par l auteur

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